Terriennes

Simone de Beauvoir entre enfin dans la Pléiade, oui mais ...

Simone de Beauvoir photographiée à Paris, en mars 1983, trois ans avant sa mort, le 14 avril 1986, à l'âge de 78 ans.
Simone de Beauvoir photographiée à Paris, en mars 1983, trois ans avant sa mort, le 14 avril 1986, à l'âge de 78 ans.
©AP Photo

36 ans c'est long. C'est le temps qu'il aura fallu attendre pour que Simone de Beauvoir rejoigne enfin Jean-Paul Sartre dans la Pléiade. La collection de prestige a choisi de publier l'oeuvre autobiographique de l'écrivaine, plutôt que "Le Deuxième Sexe", son manifeste devenu référence du féminisme mondial. Dommage, comme le regrettent certain.e.s. Elle aurait pu ainsi compenser de manière symbolique, voire politique, son vertigineux déséquilibre entre écrivaines et écrivains.

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Nul besoin de compter un à un les petits batons noirs, tant l'évidence saute aux yeux. Décembre 2017 : les éditions Gallimard annoncent qu'elles vont publier dans sa prestigieuse collection La Pleiade Simone de Beauvoir. Satisfaction générale, certes mais à s'y pencher d'un peu plus près, on peut rester sur notre faim...
Justement, c'est le magazine Télérama qui a pris l'initiative de s'y pencher de plus près. Le décompte laissera pantois.e.s celles et ceux qui pouvaient l'ignorer : 209 auteurs contre 14 auteures ont droit à voir leurs écrits reproduits sur dans ces volumes papier bible et à la reliure plein cuir aux filaments d'or, propres à cette collection de prestige née en 1931. Alors puisqu'elles ne sont pas nombreuses, voici leurs noms : Madame de Sévigné, Madame de Lafayette, Madame de Staël, Thérèse d’Avila, les soeurs Brontë, George Sand, Marguerite Yourcenar, Colette, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Jane Austen, Virginia Woolf, et maintenant Simone de Beauvoir.

14 écrivaines contre 209 écrivains à la Pléiade

"Voilà à quoi, ce Panthéon extraordinaire de la littérature mondiale qu’est devenue la bibliothèque de la Pléiade, a réduit les femmes, c’est-à-dire, plus qu’à la portion congrue, à l’inexistence totale. Ça veut dire que, fondamentalement, pour tous ceux qui ont dirigé cette collection, les femmes n’existent pas en littérature", réagit sur France-Culture Jean-Yves Mollier, professeur émérite d'histoire contemporaine et spécialiste de l'édition.


Être publié dans « la Pléiade » représente une sorte de consécration pour les écrivains et seul un nombre réduit l'ont été de leur vivant.
Wikipédia

Sur l'encyclopédie bien connue du net, on peut lire cette définition: "La collection La Pleiade constitue une référence en matière de prestige, de qualité rédactionnelle et de reconnaissance littéraire des écrivains. Être publié dans « la Pléiade » représente une sorte de consécration pour les écrivains et seul un nombre réduit l'ont été de leur vivant." Comme vous l'aurez remarqué, à aucun moment on ne conjugue écrivain au féminin...
 


"Enfin! Enfin Simone de Beauvoir (1908-1986) fait son entrée dans ce Panthéon littéraire qu’est la Bibliothèque de la Pléiade. Il était temps! Car l’auteure du Deuxième Sexe, des Mandarins y a évidemment toute sa place. Avec Colette, Yourcenar, Duras, elle domine son temps, s’imposant comme l’une des principales figures littéraires du XXè siècle. La concernant, il y a pourtant une sorte d'injustice. Pendant longtemps, elle ne fut considérée que par rapport à son illustre partenaire Jean-Paul Sartre", écrit l'écrivain Raphaël Aubert sur le site BonPourLaTête.
 

On m'a reprochée d'avoir passé tellement de temps à écrire mon autobiographie, on m'a dit qu'il fallait que je sois bien narcissique ou très égocentriste. Je pense ce reproche totalement faux.
Simone de Beauvoir, sur Radio Canada (1964)
 

Le coffret consacré à Simone de Beauvoir dans la collection La Pléiade, chez Gallimard.
Le coffret consacré à Simone de Beauvoir dans la collection La Pléiade, chez Gallimard.
©Captured'écran

La Pléiade a donc choisi de publier en cette fin de mois de mai les cinq livres de mémoires rédigés par Simone de Beauvoir: "Mémoires d'une jeune fille rangée" (1958), "La force de l'âge" (1960), "La force des choses" (1963), "Tout compte fait" (1972) et "La cérémonie des adieux" (1981), livre incisif et poignant sur les dernières années de Jean-Paul Sartre (disparu en 1980), ainsi que "Une mort très douce" (1964), témoignage sur la disparition de sa mère Françoise.

Des écrits que Simone de Beauvoir désignait elle-même sous le terme général de "mon autobiographie" (La Force des Choses). Ces cinq volumes constitueraient l'une des plus longues autobiographies jamais écrites par une femme (source : Simone de Beauvoir : A study of Her Writings, Terry Keefe, Harrap, 1983).

"On m'a reprochée d'avoir passé tellement de temps à écrire mon autobiographie, on m'a dit qu'il fallait que je sois bien narcissique ou très égocentriste. Je pense ce reproche totalement faux, je voulais parler de moi pour témoigner de mon époque et de certaines choses qui me dépassent", déclarait Simone de Beauvoir lors d'un entretien à Radio Canada, en 1964.

Le Deuxième sexe, texte féministe fondateur

Alors que "Le Deuxième sexe" paraissait en 1949, ce n'est qu'au moment d'entrer dans sa cinquantième année que l'auteure commençait à écrire "Mémoires d'une jeune fille rangée", histoire de l'émancipation au début du XXe siècle, d'une jeune femme issue d'une famille bourgeoise parisienne, oeuvre comptant parmi ses plus connues.

 

Si le projet d'écrire sa vie lui est d'abord apparu comme un détour, il est toutefois progressivement devenu la voie royale empruntée par son œuvre.
Eliane Lecarne-Tabone et Jean-Louis Janelle, co-directeurs de la collection.
 

"Si le projet d'écrire sa vie lui est d'abord apparu comme un détour, il est toutefois progressivement devenu la voie royale empruntée par son œuvre", expliquent Jean-Louis Jeannelle et Eliane Lecarne-Tabone qui ont dirigé cette édition.

Dans le quotidien Le Monde, l'écrivaine Camille Laurens utilise ces mots : "Son projet de se « jeter toute crue dans un livre », en revanche, rencontre des obstacles et le récit de soi, auto-analyse extraordinairement lucide mais jamais totalement libre, reste entravé par de multiples réserves, omissions, discrétions, recompositions. « Toute crue », certainement pas dans tous les sens du terme. Si nous ne pouvions lire ailleurs sa correspondance avec son amant américain..."
 

Alors pourquoi si peu de femmes à la Pléiade, et pourquoi ne pas avoir choisi d'y publier le manifeste féministe de Simone de Beauvoir "Le Deuxième Sexe", célébré partout dans le monde et tellement enseigné aux Etats-Unis, s'insurge-t-on chez les féministes?

Terriennes a posé ces questions (et quelques autres) à Jean-Louis Jannelle, professeur de littérature française à l'université de Rouen, il a co-dirigé la publication de Simone de Beauvoir dans la Pléiade, et à Jean-Yves Mollier, professeur émérite d'histoire contemporaine et spécialiste de l'édition. Et pour jouer l'arbitre dans cette "confrontation" de deux points de vue masculins, nous avons aussi interrogé Sylvie Chaperon, historienne, enseignante, connue pour son étude du Deuxième sexe.

La décision de publier Beauvoir dans la Pléiade a été prise il y a très longtemps, il y a plus de sept ans, elle n'est pas liée au mouvement MeToo !
Jean-Louis Jannelle, co-éditeur de la publication de Simone de Beauvoir dans la Pléiade

Terriennes : pourquoi a-t-il fallu attendre 36 ans après Sartre, pour voir enfin Simone de Beauvoir entrer dans la Pléiade ?

Jean-Louis Jannelle : (Rires) Il y a quelque chose que je ne comprend pas très bien dans les critiques qui sont adressées à Gallimard sur ce point de vue. Il me semble que c'est une espèce d'ignorance assez partagée, Beauvoir n'était pas très étudiée voire pas du tout travaillée jusqu'à il y a très peu de temps à l'intérieur de l'université, elle était très lue mais elle n'avait pas énormément de succès, si vous regardez l'histoire littéraire, elle n'avait que peu de place, le féminisme occupait aussi assez peu de place dans l'enseignement universitaire, hormis dans quelques départements. Donc d'une certaine manière, cette espèce d'ignorance à l'égard de Beauvoir est quelque chose d'assez généralisé, et la Pléiade ne l'est pas spécialement par rapport au reste. La décision de publier Beauvoir dans la Pléiade a été prise il y a très longtemps, il y a plus de sept ans, donc ce sont des projets qui sont sur le long terme, ce n'est pas lié au mouvement MeToo ! Il me semble que le regain d'un certain nombre de travaux autour de Beauvoir concommittants ont pu influer sur son entrée dans la Pléiade alors qu'elle avait un statut relativement très minoré par rapport à Sartre et qui posait un gros problème, mais pas plus selon moi à l'intérieur de la Pléiade que partout à travers les universités.

Dans les couples d'écrivains, le jugement commun qui est en quelque sorte repris par l'université, l'académie et toutes les institutions, c'est toujours l'homme qui est préférable à la femme.
Jean-Yves Mollier, historien, spécialiste de l'édition
Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre devant la statue de Balzac à Paris, dans les années 20.
Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre devant la statue de Balzac à Paris, dans les années 20.
©Wikipédia

Jean-Yves Mollier : Il y a deux types de raisons qui se rejoignent, la première c'est que la Pléiade est comme j'ai l'habitude de le dire un Panthéon de la littérature masculine. La deuxième raison, elle est liée probablement au fait que là encore, dans les couples d'écrivains, le jugement commun qui est en quelque sorte repris par l'université, l'académie et toutes les institutions, c'est toujours l'homme qui est préférable à la femme. Aragon à Elsa Triolet, Sartre à Simone de Beauvoir. On vit sur cette vision parfaitement machiste de la littérature française et de la littérature mondiale, qui perdure depuis plusieurs siècles.

Commencer par les mémoires, ce n'est pas tirer un trait sur la pensée de Beauvoir sur la question féminine.
Jean-Louis Jannelle

Terriennes : pourquoi choisir de publier ses biographies plutôt que Le Deuxième sexe ?

Jean-Louis Jannelle : Le choix n'a pas été fait par moi, Gallimard a fait appel à moi parce que j'avais travaillé sur sa biographie, cependant j'assume totalement ce choix. Il y a une sorte d'anachronisme. Le Deuxième sexe a eu un succès de scandale très fort, mais pendant très longtemps ce n'est pas le texte le plus connu. Il est devenu un texte absolument essentiel aujourd'hui, mais les mémoires ont eu beaucoup plus de succès d'effet d'impact auprès du public. Donc il me semble que commencer par les mémoires est plus cohérent. Il y a d'autres raisons aussi. En réalité, c'est un peu un faux procès aussi. La Pléiade est une collection destinée à accueillir des écrivains littéraires, même si on y a publié Foucault ou Levy-Strauss, mais commencer par un texte philosophique plutôt que par les mémoires me semblerait très bizarre. Et puis aussi, je trouve que d'une certaine manière, même s'ils sont intervenus plus tard, on retrouve sa pensée philosophique à travers ses écrits à la première personne. Donc, on ne s'écarte pas vraiment, les deux se lisent en regard. Mais commencer par les mémoires, ce n'est pas tirer un trait sur la pensée de Beauvoir sur la question féminine.

Le Deuxième Sexe, c'est l'oeuvre majeure qui a permis de répandre le nom de Simone de Beauvoir sur la planète entière. Fondamentalement, si on ne devait retenir qu'une oeuvre, ce serait celle-ci.
Jean-Yves Mollier

Jean-Yves Mollier : Le Deuxième Sexe, c'est l'oeuvre majeure qui a permis de répandre le nom de Simone de Beauvoir sur la planète entière. Fondamentalement, si on ne devait retenir qu'une oeuvre, ce serait celle-ci. C'est toujours injuste bien évidemment, ça ne se ramène pas à une oeuvre unique. Mais enfin, à un moment s'il faut choisir. Si on prend Ernest Renan, ce sera La vie de Jésus, pas une autre. On est aussi obligé à un moment de dire, une oeuvre éclaire son auteur.e. Prendre le pari d'enlever Le Deuxième sexe et de ne pas le mettre à l'intérieur de La Pléiade, c'est considérer l'oeuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, un peu comme celle de George Sand, comme plus importante que l'oeuvre de création littéraire, si on peut le dire ainsi. Il se trouve que La Pléiade au fond, a tort de ne pas considérer comme prioritaire de mettre cette oeuvre là. Elle a bien mis Tristes tropiques de Claude Levi-Strauss, elle aurait pu faire un autre choix, et ne mettre que Les Mythologies, ou Anthropologie structurale, qui sont aussi des oeuvres qui éclairent l'oeuvre anthropologique de Levi-Strauss. La Pléiade a eu raison d'y ajouter Tristes Tropiques. Moi qui suis un grand amateur de cette collection, qui a une renommée internationale, je regrette cette décision éditoriale concernant Le Deuxième sexe. Je comprend bien que l'éditeur scientifique espère que le premier Tome en appelle un deuxième et un troisième. Mais comme pour reprendre le cas de Sand, aucun de ses romans n'a finalement été sélectionné après sa biographie.

L'influence du regard anglo-saxon 

Terriennes : La réaction des féministes et leurs critiques était-elle prévisible ?

Jean-Louis Jannelle : Oui, je m'y attendais, parce que ce qui est vrai c'est qu'il y a un très fort décalage entre les attentes qui sont celles des Français et celles des féministes anglo-saxones. C'est frappant, notamment dans le très beau volume qui vient de paraître chez Blackwell, (A Companion to Simone de Beauvoir, Blackwell Companions to Philosophy de Laura Hengehold et Nancy Bauer, chez Wiley-Blackwell), il y a une quarantaine d'universitaires, qui viennent toutes des départements de philosophie. Pratiquement pas de littéraires. C'est très étonnant. Tout est lu à travers le Deuxième sexe, les Mémoires sont très peu abordées. L'espèce d'aveuglement que les féministes nous reprochent, on le retrouve inversé chez les anglosaxons, il y a une espèce de déséquilibre qui peut être tout autant critiquable.

Terriennes : La Pléiade pourrait-elle envisager de publier Le Deuxième sexe à l'avenir ?

Jean-Louis Jannelle : S'il y a des volumes à suivre, je ne sais pas du tout pour ma part s'ils sont programmés, la logique voudrait qu'ils portent sur le roman, et puis peut-être alors dans un troisième temps sur le Deuxième sexe. Je ne pense pas que ce soit forcément la vocation de la Pléiade d'accueillir un texte comme celui-là, pour une raison qui est simple, c'est que l'appareil de notes qui est possible dans cette collection est assez restreint et qu'une autre collection serait plus adaptée, car plus riche. Les références, la nécessité d'analyser, l'actualisation demandent un appareil beaucoup plus complet, technique et plus fouillé.

Simone de Beauvoir ne se réduit pas à l'auteure féministe
Simone Le Bon de Beauvoir
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Entretien avec Sylvie Le Bon Beauvoir, philosophe, fille adoptive de Simone de Beauvoir, à l'origine de cette édition exceptionnelle du fac-similé du Deuxième sexe. Durée - 12'23
Le Deuxième sexe, éditions des Saints Pères, mai 2018.
Le Deuxième sexe, éditions des Saints Pères, mai 2018.
©StPères

"L'évidence, c'est qu'il y a une inégalité dans la Pléiade entre les écrivains hommes et les écrivains femmes. Elle entre dans cette minorité et il faut s'en réjouir. (.../...) Nous avons tous été d'accord autour de l'équipe de Gallimard, pour proclamer que Simone de Beauvoir ne se réduisait pas à l'auteure féministe. C'est d'abord un écrivain, toute sa vie a été dominée par la littérature. J'espère bien que le Deuxième sexe sera publié par la Pléiade dans un deuxième temps." commente  la philosophe Sylvie Le Bon de Beauvoir, fille adoptive de Simone de Beauvoir sur le plateau de TV5MONDE (4 juin 2018). Exécutrice testamentaire de l'oeuvre de l'écrivaine, elle approuve le choix éditorial de Gallimard pour La Pléiade. 

Les éditions Saint Pères publient de leur côté le fac-similé du manuscrit du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. "C'est par une sorte de miracle qu'a été rendue possible la réalisation de ce fac-similé du manuscrit du Deuxième sexe. Simone de Beauvoir en effet le croyait perdu", explique encore Sylvie Le Bon de Beauvoir qui en signe la préface.

Présentée sous coffret en tirage limité (un millier d'exemplaires seulement), cette version manuscrite est vendue 180 euros.

Quatorze femmes contre 209 hommes, pourquoi un tel retard ? N'y a-t-il pas de femmes auteures qui pourraient y accéder, comme Olympe de Gouges ou d'autres ?

Jean-Louis Jannelle : Cette ignorance des femmes dans la Pléiade, c'est celle de toute l'histoire littéraire jusqu'ici . Le pourcentage correspond à la place qui leur est faite en général aussi ailleurs. Hormis quelques auteures qui ont pris une place énorme, comme Sand, Colette ou Duras. Mais ça cache une sorte d'absence des femmes qui est généralisée. Donc la Pléiade est la représentation de la minoration des femmes dans l'histoire littéraire même si elle l'accentue un peu.
A la deuxième question, je réponds oui bien-sur. Moi, j'aimerais beaucoup y voir Violette Leduc, (née en 1907, morte en 1972, pionnière de l'autofiction, on lui doit entre autres La Bâtarde, ndlr) que j'apprécie particulièrement. Je trouve qu'elle devrait avoir sa place dans la Pléiade. Il y en a beaucoup d'autres qui le mériteraient.

La Pléiade est la représentation de la minoration des femmes dans l'histoire littéraire même si elle l'accentue un peu
Jean-Yves Mollier

Jean-Yves Mollier : J'appelle Antoine Gallimard à faire de la discrimination positive pour ajouter au nom de Simone de Beauvoir, et à celui de la quinzaine de femmes qui y figuraient déjà, toute une série d'écrivaines, qui méritent amplement leur place dans cette magnifique bibliothèque. Il n'y a pas de raison que l'on continue à avoir ce "Panthéon" masculin de la littérature, aujourd'hui les femmes sont en train d'entrer, avec Simone Veil, au Panthéon, l'historique, il faut maintenant que les femmes entrent massivement dans la Pléiade.
Il faudrait que les spécialistes proposent toute une liste de noms. Mais il est facile de regarder les écrivaines qui méritent d'y être. Un simple exemple, même si je ne suis pas un admirateur forcené de Françoise Sagan, mais cette auteure a marqué la littérature française de seconde moitié du XXème siècle. Et même si les auteurs étrangers restent encore peu nombreux à y figurer, dans le cadre d'une littérature universelle, je pense aussi à des écrivaines américaines comme Nancy Huston. Philip Roth qui vient de disparaître a eu un volume dans la Pléiade. Pour le XIXème siècle, l'oeuvre de la Comtesse de Ségur s'impose. Aujourd'hui, la littérature de jeunesse est considérée comme une part importante voire essentielle de la littérature tout court. Enfin, pour la littérature policière, à partir du moment où l'on a fait entrer Simenon, un choix que je respecte, pourquoi pas Agatha Christie ?

Cette collection est une institution qui désigne les Grands et les Grandes, donc c'est important !
Sylvie Chaperon

Sylvie Chaperon, enseignante à l'Université de Toulouse-le-Mirail, est l'auteure de "Les années Beauvoir" en 2000. Pour cette spécialiste de l'histoire des femmes, du genre et de la sexologie, l'entrée de Simone de Beauvoir dans la Pléiade est tout d'abord une bonne chose, un acte symbolique, une reconnaissance, même si elle aurait préféré y voir publiées les oeuvres complètes, "Cette collection est une institution qui désigne les grands et les grandes, donc c'est important ! C'est aussi une institution plus littéraire que théorique ou politique, que les mémoires et les romans y figurent cela paraît assez logique".

L'historienne, spécialiste de Simone de Beauvoir, reconnaît qu'effectivement "Le Deuxième sexe" est plus étudié à l'étranger qu'en France, en tout cas dans les départements de littérature, "parce que voilà, c'est le canon littéraire et Simone de Beauvoir n'est pas rentrée dans le canon littéraire. Elle n'a jamais été au programme de l'agrégation, elle rentre dans la Pléiade bien, bien, après Sartre. En revanche, dans les études d'histoire et de genre, on l'étudie, c'est ce que je fais avec mes étudiants. Mais c'est plus dans le "ghetto" des études de genre, ce n'est pas le mainstream".

Sans parler de harcèlement, Simone de Beauvoir évoque dans le Deuxième sexe ces comportements qu'il faut gérer, comme elle le dit : "La jeune fille devient une proie".
Sylvie Chaperon
Simone de Beauvoir lors d'une lecture publique à Tokyo, le 22 septembre 1966.
Simone de Beauvoir lors d'une lecture publique à Tokyo, le 22 septembre 1966.
©AP photo

A la question, quelle lecture faire du Deuxième sexe en cette période de Metoo et de libération de la parole de la femme, Sylvie Chaperon répond que selon elle, "même s'il est difficile de faire parler les morts, il est évident qu'elle aurait accompagné cette libération de la parole. D'ailleurs, elle a dénonçé les violences, elle a écrit bien avant qu'existe le combat contre le viol et contre les violences domestiques. Ce n'est pas un sujet fort les violences dans "Le Deuxième sexe", mais ça court. Notamment dans le chapitre "Initiation sexuelle de la femme" où elle montre bien comment les jeunes filles se retrouvent avec un corps qui change et des regards masculins qui changent. Sans parler de harcèlement, elle évoque ces comportements qu'il faut gérer, comme elle le dit 'La jeune fille devient une proie'".

Pour revenir à la Pléiade, Sylvie Chaperon aimerait bien y voir Virginia Woolf par exemple ... Et bien-sûr Olympe de Gouges, "elle a été très prolixe, avec énormément d'oeuvres qu'on ne connaît pas forcément, des pièces de théâtre, des pamphlets, ce serait intéressant !"
 

L'histoire de la Pléiade continue de s'écrire, sur papier bible, en reliure cuir bordée de fils d'or... Alors Mr Gallimard ?


(Archive de l'INA, Simone de Beauvoir interrogée par Jean-Louis Servan-Schreiber en 1975.)