Terriennes

"Sofagate" en Turquie : Ursula von der Leyen victime de sexisme ou de maladresse ?

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Trois responsables politiques de haut rang pour deux fauteuils. Et c'est la femme qui est reléguée sur le côté, tandis que les deux hommes accaparent sans hésiter les deux sièges. La scène se joue à Ankara, entre Ursula von der Leyen, Charles Michel et Recep Tayyip Erdogan. Sexisme et démonstration de force pour les uns, simple protocole pour les autres, l'affaire fait grand bruit sur les réseaux sociaux et dans les milieux diplomatiques.

Tout a commencé par un moment de flottement au début d'un entretien entre le président turc et deux responsables de l'Union européenne, une femme et un homme, le 6 avril à Ankara. Ursula von der Leyen et Charles Michel entrent dans le bureau du président turc Recep Tayyip Erdogan, escortés de ce dernier. Elle représente la Commission européenne, lui le Conseil. Le duo incarne, à parts égales, l’Union européenne.

Mais pour accueillir les trois interlocuteurs, deux fauteuils seulement, dans lesquels Charles Michel et Recep Tayyip Erdogan se calent sans hésiter, côte à côte devant le micro, au centre de la salle. Superbement ignorée, Ursula von der Leyen hésite, puis finit par se replier sur un canapé latéral, incrédule, mais stoïque, pour une discussion qui durera près de trois heures. Quelques minutes auparavant, déjà, le président turc avait salué le président du Conseil européen d'un "check" du coude qu'il n'avait pas accordé à la présidente de la Commission. 

La scène est d'autant plus déplacée qu'elle se tient sous l'oeil de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la Turquie laïque et républicaine qui, en 1934, avait accordé le droit de vote aux Turques, et dont le portrait monumental trône au mur. Ces quelques secondes ont déclenché des remous de part et d'autre du Bosphore, jusqu'à Bruxelles.

"Des images qui font mal"

Filmée et largement diffusée sur les réseaux sociaux sous le hashtag #Sofagate, la scène a immédiatement suscité de nombreux commentaires sur l'inégalité de traitement entre les deux chefs des institutions européennes, et son caractère sexiste.

Les commentaires les plus virulents ont été proférés par la classe politique française, alors que les relations entre Paris et Ankara restent très tendues. Le secrétaire d'Etat français aux Affaires européennes, Clément Beaune, déplore des "images qui font mal" et un incident orchestré par "des interlocuteurs qui connaissent la valeur des symboles". Il en appelle à la fermeté de l'Europe pour réagir à ce qu'il considère comme un affront : "Je ne veux pas d'une Europe naïve, fragile... C'est un affront qu'on corrigera, mais il ne faut pas laisser faire ce genre de choses" :

Ursula von der Leyen elle-même a exprimé son mécontentement d'avoir été placée en retrait. La Commission européenne, qui affirme par la voix de son porte-parole que "les présidents des deux institutions ont le même rang protocolaire", considère cette entorse au protocole diplomatique ouvertement provocatrice. Depuis, à Bruxelles, les procès pour sexisme fusent à l'encontre du président turc, qui n'est certes pas connu pour son engagement en faveur de l'égalité des genres. Sa dernière mesure en ce sens fut, le 20 mars, de retirer son pays de la Convention internationale pour la protection des femmes de violences.

Pourquoi Charles Michel n'a-t-il pas réagi ?

Au temps pour le président turc, mais Ursula von der Leyen n'était pas seule. Elle représentait l'Union européenne en tandem avec le président du Conseil. Or voyant son homologue de la Commission européenne dans l'embarras, pourquoi Charles Michel ne lui est-il pas venu en aide et ne l'a-t-il pas soutenue ? Pourquoi n'a-t-il pas remis en question la position de force que leur assignait le président turc vis-à-vis de sa consoeur ? Pourquoi l'a-t-il ignorée et laissée, en désespoir de cause, se replier sur le côté ?


De nombreux élus européens ont critiqué son silence et son absence de réaction face à l'embarras d'Ursula von der Leyen. "Pourquoi Michel s'est-il assis ? Pourquoi n'a-t-il pas pu... regarder Mme von der Leyen et montrer sa solidarité", a ainsi tweeté l'eurodéputée belge Assita Kanko. L'élue se dit toutefois défavorable à la démission de Charles Michel, à laquelle appellent certains députés. Et ce pour deux bonnes raisons : "1. La Turquie ne serait que trop contente de voir l'Europe encore plus divisée  2. Ce dont nous devons parler aujourd'hui, ce sont les problèmes posés par l'attitude d'Erdogan et l'avenir de nos relations avec la Turquie" :

Reste que son inaction est amèrement reprochée au président du Conseil de l'Europe. Une réaction "Honteuse", "indigne" de l’Union européenne et grossière de la part de Charles Michel, jugent de nombreux eurodéputés :

L'ancien Premier ministre belge, lui, insiste sur le fait que de telles interprétations "ne pourraient pas être plus éloignées de la vérité" et défend son bilan sur les questions de genre, y compris son soutien à une femme pour lui succéder à la tête de la Belgique. Celle-ci, d'ailleurs, défend son prédécesseur : "Le combat pour l’égalité femmes-hommes est très loin d’être gagné partout dans le monde. Il doit rester au cœur de notre politique étrangère, belge et européenne. Je connais Charles Michel depuis de nombreuses années, il en est un ardent défenseur," twitte Sophie Wilmès, aujourd'hui vice-Première ministre et ministre des Affaires étrangères de Belgique.

Le chef du gouvernement italien, Mario Draghi, lui, n'a pas mâché ses mots et traité le président Erdogan de "dictateur". Il se déclare "très navré par l'humiliation que la présidente de la Commission a dû subir". Ces commentaires ont été qualifiés de "populistes, offensants et déraisonnables" par le chef de la diplomatie turque Mevlut Cavusoglu, qui a convoqué l'ambassadeur d'Italie à Ankara.

La Convention d'Istanbul sur le tapis

Charles Michel, lui met sa passivité sur le compte d'un consensus avec la présidente de la Commission dans le but d'apaiser les rapports avec le président turc en préambule d'un entretien délicat sur - ironie de la situation - le retrait de la Turquie de la Convention internationale contre les violences faites aux femmes : "Nous avons choisi de... privilégier, en ce début de rencontre, la substance de la discussion politique que nous allions entamer, Ursula et moi, avec nos hôtes, écrit-il sur sa page Facebook... Le discours que nous avons tenu au président Erdogan sur la Convention d'Istanbul, les droits des femmes et des enfants, et plus largement la défense de nos valeurs fondamentales d'État de droit, de liberté d'expression ou de la presse."

Le porte-parole de la Commission européenne, Eric Mamer, s'inscrit dans cette même ligne lors d'une conférence de presse donnée le 8 avril, deux jours après que l'incident a fait boule de neige. "La présidente a préféré donner la priorité aux questions de substance... C'est ce que les Européens auraient attendu d'elle", explique-t-il, comme le relatent nos confrères de la télévision belge :

Lors d'une intervention télévisée en Belgique, Charles Michel a assuré, plus tard ce 8 avril, "regretter profondément" ce qui s'est passé à Ankara. Il a confirmé ne pas avoir réagi "par crainte de créer un incident bien plus grave" et d'empêcher ainsi la tenue de la réunion, dont les enjeux étaient importants pour l'UE.

Accusations injustes ?

La Turquie réfute avec véhémence toute intention d'offenser et des accusations qu'elle qualifie d'injustes, puisque la disposition des fauteuils au cœur de la polémique est le fait de la partie européenne.  Selon le chef de la diplomatie turque, Mevlut Cavusoglu, les règles protocolaires de l'Union européenne ont été respectées à la lettre : "Les demandes de l'UE ont été respectées. Cela veut dire que la disposition des sièges a été réalisée à leur demande. Nos services de protocole se sont rencontrés avant la réunion et leurs demandes (de l'UE) ont été respectées". Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, le souligne : "La Turquie est un Etat profondément enraciné et ce n'est pas la première fois qu'on accueille des dignitaires étrangers". 

L'incident n'aura pas échappé à l'a twittosphère turque. Un internaute, après avoir souligné que "En Turquie ou en Europe, c’est un monde où les hommes sont dominants et les femmes de seconde classe," publie une photo d'Ursula von der Leyen avec une suggestion de solution :

Plus terre à terre, un autre dénonce dans un tweet une "impolitesse envers une mère de sept enfants" :

Un protocole à géométrie variable ?

Si Charles Michel impute le cafouillage protocolaire à "l'interprétation stricte des règles par les services turcs", il reconnaît que si les autorités turques ont péché, c'est davantage par excès de zèle que par provocation : "Et en dépit d'une volonté manifeste de bien faire, l'interprétation stricte par les services turcs des règles protocolaires a produit une situation désolante : le traitement différencié, voire diminué, de la présidente de la Commission européenne," écrit-il sur sa page Facebook. Il se défend aussi de s'être fait le complice de l'humiliation faite à Ursula von der Leyen : "Les quelques images qui en ont été diffusées ont donné l'impression que j'aurais été insensible à cette situation. Rien n'est plus éloigné ni de la réalité, ni de mes sentiments profonds. Ni enfin des principes de respect qui me paraissent essentiels."

Tout cela ne serait que mauvais esprit, rétorquent ceux qui veulent éteindre l’incendie. Car le rang protocolaire de la présidente de la Commission (numéro 4) serait bel et bien inférieur à celui du président du Conseil (numéro 2). Le problème, c'est que la présidente de la Commission exige d'être traitée comme l'égale de Charles Michel.

Reste qu'en matière de protocole international, souligne le Conseil européen, c'est bien le président de l'organe représentant les Etats membres (le Conseil) qui a la préséance. Le service du protocole a fait valoir qu'il n'avait pas eu accès au préalable à la salle où devait avoir lieu la réunion. Car "si la pièce avait été visitée, nous aurions suggéré à nos hôtes que, par courtoisie, le divan soit remplacé par deux fauteuils pour la présidente de la Commission", indique-t-il dans une lettre.

Et puis que dire de ces images d’archives où Recep Tayyip Erdogan, Donald Tusk et Jean-Claude Juncker, en 2015, avaient tous trois de quoi siéger dignement ? Les services de la présidence turque ne pouvaient l’ignorer.

"Le protocole, c’est de la politique"

"Le protocole, c’est de la politique", rappelle l’ancien diplomate allemand Wolfgang Ischinger. Les gestes que l’on fait ou que l'on omet lors de visites officielles trahissent les intentions. Tel Vladimir Poutine amenant jadis son chien vers Angela Merkel, qu’il savait pourtant terrifiée par ces animaux. Tel le chef de la diplomatie de l’Union européenne, Josep Borrell, humilié à Moscou en février lorsque la Russie annonçait l’expulsion de trois diplomates européens alors qu’il tenait une conférence de presse avec Sergueï Lavrov.

Après des années d’acrimonies, les Européens savaient que la rencontre avec le président turc serait délicate. Ils ont choisi de se rendre sur son terrain, mais ils ont oublié de faire front commun.

Symbole de désunion

Les grands groupes politiques du Parlement européen déplorent l'image de désunion donnée par les présidents des institutions lors de leur rencontre avec le président turc et leur ont demandé de venir s'expliquer en plénière. "La rencontre à Ankara des présidents von der Leyen et Michel aurait dû envoyer un message de fermeté et d'unité de l'approche européenne vis-à-vis de la Turquie. Malheureusement, elle s'est traduite par un symbole de désunion, les présidents n'ayant pas su faire front commun lorsque cela était nécessaire", déplore l'Allemand Manfred Weber, président du Groupe du parti Populaire Européen PPE (droite pro-européenne). 

De la difficulté de présider à deux

Depuis 2009, l'Union européenne a deux dirigeants. Ursula von der Leyen préside la Commission européenne. Désignée par les Etats membres et élue par le Parlement européen, elle fait respecter les règles et rédige les lois européennes soumises ensuite à l'approbation des États membres et du Parlement européen.

Le président du Conseil européen, Charles Michel, est le représentant des 27 Etats membres qui l'ont désigné. Il coordonne les sommets européens et est chargé de trouver des compromis permettant les prises de décisions. Mais il veut dépasser ce rôle et dès le départ, il a annoncé son intention de  s'intéresser davantage aux questions internationales que ses prédécesseurs. Or la Commission a aussi un rôle à jouer sur les compétences extérieures et Ursula von der Leyen veut qu'elle soit géopolitique, explique Eric Maurice de la Fondation Schuman.  

Le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker a plaidé pour supprimer une des deux présidences, mais il n'a pas été suivi.

La présidente du groupe des Socialistes et démocrates, l'Espagnole Iratxe Garcia Perez, a demandé l'audition des présidents des deux institutions "pour clarifier ce qui s'est passé" et voir "comment faire respecter les institutions européennes". Reste que les images qui ont circulé sur les réseaux sociaux ont fait des dégâts. Déjà accusée de s’être mise sous la coupe d’Ankara avec l’accord migratoire de 2016, l'Union européenne semble cette fois atone sur la question de l’égalité entre hommes et femmes.

Pour la première fois depuis l’incident, les deux dirigeants européens se sont retrouvés à Bruxelles le 12 avril. "Le sofagate ne se dégonfle pas, au contraire", explique Paul Germain depuis Bruxelles :  

Le 13 avril, le Parlement européen décide de convoquer Charles Michel et Ursula von der Leyen pour qu’ils s’expliquent. Interrogée par TV5MONDE le lendemain, l'eurodéputée Sylvie Guillaume estime que cet incident diplomatique occulte les problèmes diplomatiques entre l'Union européenne et la Turquie, tels que l'acceuil des migrants, la liberté de la presse ou l'incarcération de militaires opposés au régime d'Erdogan :

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