Terriennes

Solange te parle : "je me suis métamorphosée par le langage"

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La langue française est à l'honneur. Alors que le Salon du Livre de Paris (qui accueille la Russie comme invité d'honneur) a refermé ses portes à la Porte de Versailles, la 23ème Semaine de la langue française et de la Francophonie demarre en Suisse, en Belgique, en France et dans plusieurs provinces canadiennes. L'occasion de découvrir de nouveaux auteurs et de nouveaux... supports. L'auteur et comédienne québécoise Ina Mihalache, célèbre pour sa chaîne YouTube "Solange te parle" (40 millions de vues)vient de publier "Autoportrait en chienne" aux éditions L'Iconoclaste. Rencontre virtuelle sur Skype

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La 23ème Semaine de la langue française et de la Francophonie a démarré ce week-end du 17/18 mars 2018 au moment où le Salon du Livre de Paris referme ses portes. L'occasion d'entendre les voix et le langage d'une nouvelle génération qui s'exprime davantage par YouTube et Twitter qu'avec des pancartes, des slogans ou des essais. La parole se déverse sur le Net et avec elle le français, langue souvent revisitée, malmenée et parfois... "illuminée". C'est le cas de celle qu'utilise l'actrice, réalisatrice et auteur québécoise de 32 ans Ina Mihalache, célèbre pour sa chaîne YouTube "Solange te parle". Elle vient de publier un troisième roman, "Autoportrait en chienne" (aux éditions L'Iconoclaste). 

Ina Mihalache alias Solange manifeste une quasi-dévotion envers la langue de Molière. Elle n'a que 10 ans lorsqu'elle décide de "désapprendre (sa) propre langue maternelle", le Québécois. Et opter pour le français "à la française" dont elle aime "la cadence précise et ses formulations distinguées". S'ensuit une quête existentielle pour ralier cette France qu'elle ne connaît pas, et son français "ciselé". "Pointu" dirait-on dans le midi de cette même France. Car à l'instar du français du Québec, le français de France n'est pas non plus dépourvu de variations et d'accents. Sa quête à elle concerne plutôt le français "à la parisienne".  Ou pour être encore plus juste, selon une acception largement partagée, le français "à la tourangelle". L'accent de Tour étant communément considéré comme le plus pur qu'il soit. Solange, elle, veut rejoindre Paris.  

Cet exil volontaire, entamé dès ses 16 ans, elle le raconte dans son "Autoportrait en chienne"  qui comme son nom l'indique est également un livre sur... un chien. Une chienne plutôt, la sienne, prénommée Truite.  

Schizophrénie

A défaut d'enfant, Solange adopte donc cet animal qui devient son double, son miroir. Ce chien existe "pour de vrai". Tout comme semble l'être ce mari -prénommé Anatole dans le livre- à ses côtés depuis une dizaine d'années, qui apparaît en filigrane. Et pourtant, le doute affleure. Autant le lecteur est convié à explorer tous les recoins, les plis (!) et les humeurs de la petite chienne Truite, autant on n'arrive pas à se figurer cet Anatole, personnage évanescent et objet utilitaire.  "Anatole n'a jamais eu droit à tous les "mon amour" que j'adresse sans compter à Truite. Pas de "mon amour" à son endroit parce que, depuis longtemps, quelque chose résiste dans l'élan d'être amoureuse de lui" écrit-elle p.77. 

Interrogée sur ce mariage "réel", Ina-Solange botte en touche. "Le couple est absent de ma personne numérique" répond-elle lors de notre entretien via Skype. Alors que Solange met sa vie en scène, Ina réclame la protection de sa vie privée. Solange (se) montre, Ina (se) cache. Déroutant. 

Pourtant ces deux là se ressemblent. Le sujet et le reflet se confondent. Ina paraît en fait bien proche de son alter ego virtuel, Solange. Une jeune trentenaire, solitaire et anti-conformiste, qui joue avec la langue française avec gourmandise, en explorant des thématiques qui lui sont chères - et chères à toute une génération, la Génération Y : l'isolement, le féminin, le corps, ... le soi.  
 
In fine au-delà de ces sujets, dont le traitement révèle une certaine vacuité, c'est son langage qui transparaît, l'usage de la langue, son goût des mots et leur élocution. Heureusement, il reste la langue ! Et on a envie d'acquiescer lorsque Solange ou Ina (on ne sait plus très bien) écrit : "Je me suis forgée une identité par la langue, à défaut d'hériter d'une culture". 

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TV5Monde comme prof. de français !

Ce "désapprentissage de la langue maternelle" comme l'explique Ina Mihalache dès la deuxième page de l' "Autoportrait en chienne" commence très tôt grâce à l'école et... à TV5Monde, alors baptisée TV5. La chaîne de la francophonie offre une vitrine ludique sur la France à la petite fille qu'elle était, surtout avide de jeux télévisés et d'émissions de plateaux tels "L'Ecole des fans".

J'ai été séduite par le vocabulaire, par les phrases, la diction, au point de vouloir me transformer moi-même.
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La langue française comme planche de salut ?

"Pourquoi je suis née ici et pas là-bas ?, s'interroge la jeune femme p.13. Je pouvais presque me téléporter dans la tête et le corps d'une petite Française. A la fin du primaire, je m'étais même déguisée en Parisienne pour Halloween. (...) Une publicité pour la moutarde Maille m'avait éblouie (...) On devait y entendre de l'accordéon et surtout la voix d'un homme qui savait parfaitement allonger sans trop ouvrir le "a" de Maille..."

L'univers de Solange-Ina s'est construit autour de cette langue française qu'elle chérie et de cette France qu'elle fantasme. Elle pourrait faire sienne cette phrase d'Emil Cioran, roumain comme son père : "on n'habite pas un pays, on habite une langue". Et sienne, l'approche poétique et structuraliste de l'écrivaine féministe et psychanalyste bulgare, Julia Kristeva... mais façon "web-compatible" et politiquement correcte. Les connait-elle ? Interrogée sur ses lectures, Ina-Solange évoque Amanda Fucking Palmer (AFP) et Miranda July, deux "slasheuses"  adeptes de méditation, de yoga, et du miroir de la Toile. Comme elle. 

J'ai voulu radicalement me métamorphoser par le langage.   
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Je ne crois pas que je fais des selfies, je crois que je fais de l'autoportrait

Même si elle étale sa vie sur les réseaux, dans des livres et même au cinéma (avec son premier long-métrage sorti en 2016 "Solange et les vivants" auto-financé grâce aux revenus de sa chaîne YouTube) Ina Mihalache n'aime pas les selfies. Elle en réfute le terme même. Sa vie n'est pas un selfie géant, mais un... autoportrait.  Egoportrait plutôt ? 

Miroir, mon beau miroir

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Solange-Ina est beau spécimen de sa génération, la Y comme YouTube qu'elle arpente depuis 2011. Avec "trop d'images, trop de choix, l'idée du travail, de l'environnement de travail, je suis dans ma génération" répond-elle. Peut-être plus "candide" que la moyenne, de son propre aveu. Et féministe ? 

Féministe ?

"Une voix littéraire, générationelle, et féministe". C'est par ces trois qualificatifs qu'est décrite Solange-Ina dans le petit communiqué de presse qui accompagne son troisième ouvrage. On l'interroge sur ce dernier point. 

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La Youtubeuse se réclame d'un "féminisme subliminal" et cite une référence post-genre. "On ne naît pas femme, on ne le deviendra pas non plus, c'est quelque chose qui me parle ça" explique-t-elle de sa voix fluette. Pas sûr que le Castor (surnom de Simone de Beauvoir) apprécierait... 

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Polémiques

Celle qui se revendique d'un féminisme subliminal et "dans l'action" n'a pas hésité à emprunter les voix des autres pour faire passer son message. Au point de se retrouver dans une polémique il y a quelques mois, à la parution de son deuxième opus "Très intime" (publié chez Payot). 

L'ouvrage rassemble plusieurs témoignages de femmes entre 18 et 46 ans.
Le hic ? Ces femmes n'ont pas été consultées avant la publication, et ont ainsi vu leur intimité étalée sur la place publique en format poche. Sans leur consentement.
Qu'importe la moralité, pourvu qu'on ait le "buzz" !

Le buzz... on dirait qu'il ne s'agit que de cela. 

Quittant le Québec, l'écrivaine-youtubeuse n'a pas voulu fuir un pays, plutôt une langue (qui est la même au fond). Elle n'a pas voulu partir pour empoigner une cause ou un combat, mais épouser un Français pour avoir la nationalité. Et emmener son chien. Elle ne fait pas de selfies, mais des autoportraits tous supports. Pas du féminisme mais du "pas féminin". Entre paradoxes et enigmes, Ina nous perd. Entre écrans de fumée, jeux de miroirs et flous artistiques, Solange nous déroute. Est-ce de l'art ? Est-ce de la littérature ? 

N'est pas Beauvoir ou Kristeva qui veut. Ni Darrieussecq, ni John Fante (auxquels son "Autiobiographie en chienne" pourrait faire penser - la première pour son "Truisme",l'autre pour "Mon chien Stupide") qui veut. Ina-Solange manque de corps. Son univers est trop vaporeux. Esthétique et contrôlé. Un peu vide. Que veut-elle nous dire ? Raconter sa vie est exercice périlleux... 

"Solange te parle" en chiffres :

  • 40 millions de vues sur YouTube
  • 200 vidéos enregistrées depuis novembre 2011
  • vidéo la plus regardée : "Le Québécois pour les nuls"