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Sommet de la Francophonie à Erevan : Louise Mushikiwabo désignée secrétaire générale de l'OIF

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"Je suis profondément africaine" Première réaction de Louise Mushikiwabo, après son avènement à la tête de l'OIF ©TV5monde/SophieRoussi/GéraldBreistroff - durée 1'27"
Louise Mushikiwabo, 57 ans, nouvelle secrétaire générale désignée de l'OIF, se définit elle-même comme une femme pragmatique.
La ministre des Affaires étrangères Louise Mushikiwabo en campagne pour le poste de secrétaire générale de l'OIF, ici lors d'un sommet avec les ministres de l'Union Africaine, réunis à Kigali, le 19 mars 2018.
Louise Mushikiwabo, une candidate tout-terrain, choisie par la France et par l'UA pour briguer le poste de secrétaire générale de l'OIF, ici au Nyanza Museum of History dans le sud rwandais, en pleine démonstration de l'égrainage selon la tradition.

C'est celle que personne n'attendait vraiment au départ. Louise Mushikiwabo, ministre des Affaires étrangères du Rwanda va prendre les rênes de l'Organisation internationale de la Francophonie en janvier prochain. Ainsi en ont décidé par consensus les membres de l'OIF, lors du deuxième et dernier jour du XVIIème sommet de la Francophonie à Erevan, capitale de l'Arménie.

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Comme une fumée blanche s'élevant dans le ciel voilé régnant au dessus du Centre des Congrès de Erevan, après plusieurs heures de session à huis-clos, les 84 membres de l'OIF ont trouvé un consensus autour du nom de Louise Mushikiwabo comme nouvelle secrétaire générale de l'Organisation internationale de la Francophonie.
 


"Je suis une femme très pragmatique", a déclaré la nouvelle élue lors de sa première conférence de presse depuis la capitale arménienne.

Première cheffe africaine de l'OIF

Louise Mushikiwabo, au moment d'entrer dans la salle où s'est tenue la réunion à huis clos de l'OIF, vendredi 12 octobre 2018 au centre des Congrès d'Erevan, Arménie.
Louise Mushikiwabo, au moment d'entrer dans la salle où s'est tenue la réunion à huis clos de l'OIF, vendredi 12 octobre 2018 au centre des Congrès d'Erevan, Arménie.
©tv5monde

Première femme africaine à prendre ce poste. Et pas n'importe laquelle, une femme de pouvoir rwandaise, une formule qu'elle-même assume sans difficulé ...  Mais au Rwanda, les femmes ne sont pas loin du pouvoir, elles sont tout contre. Plus de 60% des parlementaires sont des femmes. Héritage du génocide. Faute d'hommes, morts dans les massacres, les veuves, les soeurs, les filles avaient dû prendre les commandes pour faire tourner le pays. Héritage aussi d'une tradition, le Rwanda ayant connu plusieurs reines dans son histoire ...
 

 

Née en 1961 à Kigali où elle grandit, Louise Mushikiwabo est la cadette d’une famille de neuf enfants. Après avoir obtenu son baccalauréat, elle enseigne un temps l'anglais avant de décrocher une bourse pour partir aux États-Unis. C'est depuis Washington où elle est devenue interprète qu'elle va vivre le drame du génocide (avril à juillet 1994), dont son frère, le leader politique Landoald Ndasingwa (dit Lando), est l'une des premières victimes. "En 2005, elle publie aux États-Unis un volumineux récit intitulé 'Rwanda Means The Universe' (Le Rwanda signifie l'univers - ed. St. Martin’s Press). Une manière pour elle de surmonter le traumatisme et de rendre hommage aux disparus", précise le journaliste Mehdi Ba sur Jeuneafrique.com. Après un détour par Tunis, l'année 2008 marque celle de son retour en terre rwandaise. En 2009, le président Paul Kagame la nomme à la tête du ministère de l'Information, avant d'en faire sa cheffe de la diplomatie.

Elle est une proche de longue date du président rwandais Paul Kagame. On lui prête d'ailleurs un peu les mêmes méthodes, le même style. Ce n'est donc pas une surprise quand celui-ci la choisit comme ministre. Normal aussi qu'il appuie sa candidature à l'OIF, ou peut-être serait-ce lui qui lui a soufflé cette idée au creux de l'oreille ?
 

Sur le chemin parcouru par Mme Mushikiwabo, quelques cailloux tout de même dans ses chics escarpins...

Sur la question de la liberté d'expression, surtout de celle de l'opposition, impossible de ne pas évoquer l'affaire Victoire Ingabire. L'opposante avait été condamnée en 2013 à 15 ans de prison pour "conspiration contre les autorités par le terrorisme et la guerre" et "minimisation du génocide de 1994". Cette militante, économiste de formation, a vécu longtemps en exil et notamment pendant le génocide. Elle avait été arrêtée en 2010 peu de temps après son retour au Rwanda alors qu'elle voulait se présenter à la présidentielle contre Paul Kagame.

"Heureux hasard" de calendrier, l'opposante est libérée samedi 15 septembre 2018 dans le cadre de la libération anticipée de plus de 2000 prisonniers, un mois avant la tenue du sommet de la Francophonie à Erevan. "Je remercie le président qui a permis cette libération", déclare-t-elle à sa sortie du centre de détention de Mageragere dans la capitale rwandaise, Kigali. "J'espère que cela marque le début de l'ouverture de l'espace politique au Rwanda", ajoute-t-elle. Dans un entretien accordé peu après à Jeuneafrique.com, Louise Mushikiwabo lâchera dans un sourire qu'il s'agit d'une "coïncidence".

Il y a aussi quelques sorcières, il n'y en a pas beaucoup, mais toutes les femmes au Rwanda ne sont pas des anges !
Louise Mushikiwabo, sur TV5monde

Autre caillou dans la chaussure ... Encore une fois une femme, la jeune opposante Diane Rwigara. Elle avait voulu défier le président Kagame en 2017, mais en avait été empêchée par la commission électorale, "faute de soutiens suffisants pour la qualifier", selon la version officielle. Elle est ensuite arrêtée, accusée de trahison. Son procès est en cours.

En octobre 2017, dans l'émission "Internationales" sur TV5 Monde, dont Louise Mushikiwabo est l'invitée, une vidéo de la militante qui a fait le buzz sur le net est diffusée. Réaction en plateau de la ministre rwandaise : "le Rwanda bien évidemment est ce pays où la femme est reine. Mais il y a aussi quelques sorcières, il n'y en a pas beaucoup, mais toutes les femmes au Rwanda ne sont pas des anges !" La présentatrice la reprend : "Sorcière, c'est le mot que vous utilisez pour qualifier cette jeune femme ?". Louise Mushikiwabo rectifie : "non, mais on entend parfois certains dire qu'une femme ne devrait pas aller en prison, mais vous savez, il y a eu des femmes génocidaires dans ce pays !"

Les soutiens africains

L'atout majeur de la ministre de Paul Kagame pour briguer la direction de l'instance francophone, se trouverait tout d'abord dans le simple fait qu'elle est ... africaine. C'est bien ce qui ferait la différence entre elle et l'actuelle tenante du titre Michaëlle Jean, qui fait figure d'exception à une sorte de règle tacite voulant que depuis sa création, l'OIF a toujours été entre les mains d'une personnalité née sur le continent. Une règle contredite par la Canado-haïtienne, en direct également sur l'antenne de Tv5monde. 


C'est donc sans grande surprise cette fois que l'Union Africaine lui apporte son soutien lors du sommet de Nouakchott en juin 2018. L'Union "dirigée par le Rwanda cette année - a appelé solennellement les 29 pays du continent qui font aussi partie de l’organisation francophone à voter pour la candidate africaine (...) La candidate du Rwanda pour diriger la Francophonie compte sur le soutien de ses pairs africains pour emporter la mise. Le président du Rwanda Paul Kagame a écrit aux chefs d'Etat concernés pour les appeler à soutenir la candidature de sa ministre",  nous précise l'article de RFI.

Mais pour certain.e.s, la candidate rwandaise à l'OIF ne serait que l'instrument diplomatique et politique d'une espérée réconciliation franco-rwandaise, qui permettrait de sonner le glas d'une longue période de grand froid, en raison du rôle présumé de la France et de son armée lors des débuts sanglants du génocide. Comme le présente Jeune Afrique, "L’affaire est donc entendue : malgré les ruptures, les phrases au vitriol et autres flèches qui empoisonnent depuis 1994 les relations entre leurs deux pays, les présidents Paul Kagame et Emmanuel Macron viennent d’officialiser un armistice improbable dans la guerre froide franco-rwandaise".

L’Organisation internationale de la francophonie est dans une crise interne profonde qui menace de la faire imploser.

Véronique Tadjo, écrivaine ( extrait d'un article publié dans Le Monde)

Pour l'écrivaine franco-ivoirienne Véronique Tadjo, ce choix laisse "perplexe". Comme elle l'écrit dans un article du Monde.fr, "l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) est dans une crise interne profonde qui menace de la faire imploser. La candidature de Louise Mushikiwabo, actuelle ministre rwandaise des Affaires étrangères, au poste de secrétaire générale de l’OIF, officialisée en mai à Paris à l’occasion d’une visite du président rwandais Paul Kagame à son homologue français, a été approuvée officiellement par le conseil exécutif de l'Union Africaine lors de son 31e sommet, ceci avec l'appui de Paul Kagame, président en exercice de l'UA depuis janvier 2018 et pour une durée d'un an."

Véronique Tadjo défend plutôt l'idée d'une 3ème candidature, et s'en explique : "D’abord à cause des relations très tendues entre la France et le Rwanda depuis le génocide de 1994, les autorités de Kigali accusant le gouvernement de François Mitterrand d’avoir été proche des génocidaires hutus – ce que la France a toujours démenti. Ensuite parce qu’au Rwanda, en 2008, le français a été remplacé par l’anglais comme langue d’enseignement."  (Un proche de Louise Mushikawabo nous confiait pourtant que la tendance actuelle était de réintroduire le français dans les écoles rwandaises ainsi que lors des échanges commerciaux pour favoriser certains secteurs de l'économie, comme c'est le cas dans la plupart des pays d'Afrique de l'Ouest, ndlr).

Néammoins voilà l'un des arguments à charge repris par quatres anciens ministres français chargés de la Francophonie, Charles Josselin, Pierre-André Wiltzer, Hélène Conway-Mouret et André Vallini, qui publient une lettre ouverte dans le même quotidien du soir. "Louise Mushikiwabo n’a pas sa place à la tête de la francophonie", s'insurgent-ils, "Y a-t-il au monde un pays moins bien placé que le Rwanda pour prétendre présider aux destinées de la francophonie linguistique ?"  L'autre raison invoquée dans ce texte pour contester cette candidature, et pas des moindres : la défense des droits humains, valeur, s'il en est, inscrite dans l'ADN de la francophonie, et pourtant tellement mise à mal aussi bien en terres francophones qu'ailleurs. "Comment imaginer un seul instant que, après avoir fidèlement servi dix années durant une politique étrangère au service d’un seul homme et d’un seul régime, Louise Mushikiwabo va du jour au lendemain se faire le chantre de la démocratie ?", questionnent les signataires de cette tribune, qui enchaînent par une réponse au vitriol : " La pratique du Rwanda en la matière pourra certes lui servir de référence, tant les violations des droits de l’homme dans son propre pays sont nombreuses, qu’il s’agisse des changements apportés à la Constitution pour maintenir à vie son président au pouvoir, ou de la répression des opposants emprisonnés à Kigali, ou exécutés à l’étranger. "

Je ne crois pas aux donneurs de leçon.
Louise Mushikiwabo, à l'AFP

On comprend en lisant entre les lignes alors la réponse qu'elle apporte à ces critiques, quand l'AFP, dans un entretien repris ici dans LibreAfrique lui pose la question de savoir si la Francophonie devrait aller plus loin dans la dénonciation des régimes autocratiques, Louise Mushikiwabo déclare : " Je ne crois pas aux donneurs de leçon. Je crois beaucoup dans un système d’accompagnement, où on écoute, où on pose des questions, où on prodigue des conseils. Pour moi, la meilleure manière de gérer notre mission par rapport à la démocratie et aux libertés, c’est de se tenir tout près des États, de leur donner conseil, quelques fois même de les aider."

Alors pourquoi quitter un fauteuil de ministre au Rwanda, pour celui de l'OIF ? Si sa candidature a surpris, selon Jeuneafrique.com, l'intéressée, elle, s'en explique : "Le principe de cette candidature a effectivement été d’abord discuté avec des pays amis, que je préfère ne pas citer, puis avec la France. J’ai pris le temps d’en parler avec le président Kagame et avec des collègues du gouvernement, et il nous a semblé que ce n’était pas une mauvaise idée."

Une "pas si mauvaise idée" qu'elle défend mi septembre sur le plateau de Tv5monde, "J'ai l'ambition de diriger une institution qui a beaucoup de pertinence sur le plan international". "C'est un écosystème qui a besoin d'un ajustement au monde", ajoute la candidate. 
 


A l'approche d'Erevan, la postulante a poursuivi son tour du monde, presque essentiellement francophone, de l'Asie en passant par l'Assemblée générale de l'ONU fin septembre 2018 à New York. La ministre affiche aussi son aptitude aux voyages en 3.0 via les réseaux sociaux, et en bonne geek, elle a bien compris que sa campagne se jouait aussi sur les écrans numériques.

La décision du Canada et du Québec de lâcher Michaëlle Jean, à peine deux jours avant le coup d'envoi du sommet à Erevan n'a pu que la réjouir. C'est d'ailleurs sur twitter qu'elle a réagi.
 


Anglophone autant que francophone, Louise Mushikiwabo se veut la défenseure de la langue française, "L’omniprésence de l’anglais est peut-être inévitable, mais ça ne veut pas dire que la langue française ne peut pas faire valoir ses avantages, ses atouts. Je pense qu’il faut avoir une attitude beaucoup plus proactive."

"Proactive" tout-terrain, en français ou en anglais dans le texte, la candidate rwandaise n'hésite pas à semer elle-même les grains pour en récolter les fruits. 


Le vendredi 12 octobre 2018, Louise Mushikiwabo a été officiellement désignée par consensus à Erevan lors du XVIIème sommet de la Francophonie, pour devenir la nouvelle secrétaire générale de l'OIF. Dès janvier 2019, elle succédera ainsi à une autre femme, Michaëlle Jean. Cette nomination met un terme à des semaines, voire des mois d'un duel déchaînant, de manière assez inédite il faut bien le reconnaitre, bien des passions. A elle donc maintenant de mener à bien cette mission, bien au-delà du Rwanda, par delà les frontières de la planète francophone.

 

Et les femmes dans tout ça ?.

De passage à TV5monde mi-septembre 2018, Louise Mushikiwabo a bien voulu nous accorder quelques minutes pour répondre aux questions de Terriennes

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©Terriennes/IM

Après le génocide de 1994, les femmes ont montré qu'elles étaient non seulement capables d'actions les plus difficiles mais surtout de souder la société
Louise Mushikiwabo

Terriennes : avec plus de 60 % de parlementaires femmes au Rwanda, peut-on dire que votre pays est un pays féministe ?
Louise Mushikiwabo : Moi je suis concaincue, de part l'expérience de mon pays, que les femmes changent le monde, en bien ! Après le génocide de 1994, les femmes ont montré qu'elles étaient non seulement capables d'actions les plus difficiles mais surtout de souder la société, d'apporter une grande contribution à la contribution nationale. Les femmes sont au centre de la vie dans mon pays, mais aussi par l'histoire, elles ont toujours occupé une place importante, dans notre tradition.

Les chances sont-elles les mêmes pour toutes ?
LM : Les chances sont les mêmes. Les petites filles, plus que jamais aujourd'hui sont grandes. Une fillette a accès à l'éducation et surtout à l'ambition qui mène notre pays. C'est un milieu qui est prêt à faire avancer la petite fille et la femme plus qu'auparavant.

Le fait que des femmes soient aux postes à responsabilité au Rwanda a-t-il fait bouger les choses, concrètement ?
LM : Je pense que les femmes occupant les postes à très grande responsabilité, ça change. D'abord, dans mon pays comme sur le continent africain, les proportions homme-femme penchent plus du côté des femmes, c'est une réalité mathématique, plus de la moitié sont des femmes. Donc, pour nous politiquement il n'est pas possible de faire avancer le pays, sans toutes ces forces vives que représentent les femmes. Les femmes ici ont beaucoup servi à la reconstruction du pays. Et puis il y a la qualité du travail des parlementaires rwandaises, tout d'abord en changeant des lois qui existaient depuis longtemps, sur l'héritage, sur les violences sexuelles, sur l'harmonie dans la société. D'ailleurs pendant les élections législatives, beaucoup d'hommes ont voté pour des femmes !

Un an après Metoo, comment cette libération de la parole des femmes a-t-elle été perçue au Rwanda ?
LM : L'effet Metoo était nécessaire parce qu'il ne faut pas tolérer l'injustice et la discrimination faite aux femmes. Pour nous c'était un phénomène important, il faut aussi s'appuyer sur la justice. Metoo a eu le mérite d'enlever la peur chez certaines femmes qui n'osaient pas parler ni s'exprimer. Comme on dit chez nous, la femme est à l'honneur mais la femme et l'homme se tiennent la main. Il ne faut pas oublier que c'est à la justice de faire aussi son travail.

Une femme à la tête de l'OIF, ça change quoi au fond ?
LM : Je crois qu'être femme en soi n'est pas vraiment un mérite sur le plan professionnel. Mais être une femme qui est à l'écoute, qui va vers le compromis, ça c'est important. C'est une très bonne chose que ce soit une femme qui soit aujourd'hui à la tête de l'organisation. Mais il faut aller au delà.

Une femme a-t-elle le droit à l'erreur ?
LM : Bien-sur, une femme a le droit à l'erreur. Quand on occupe un poste à responsabilité, il faut aussi s'attendre à des critiques, on sait qu'on est surveillée, ce sont les risques du métier, ça va aussi avec cette forte visibilité