Terriennes

"Sortir de l'ombre" : le documentaire québécois qui donne la parole aux émigrées victimes de violence conjugale

Comment des femmes d'origine africaine émigrées au Québec réussissent-elles à sortir de la violence conjugale ? Parcours de combattantes dans Sortir de l'ombre, le documentaire de Gentille M. Assih, qui sort en ligne ce 25 novembre, Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes.

En Amérique du Nord, une femme sur quatre court le risque de subir des violences physiques ou sexuelles de la part de son partenaire. Se sortir de la violence conjugale, c’est un défi pour toutes les victimes, mais il est encore plus grand quand on est une femme immigrée d’origine africaine. C’est ce qu’explique le documentaire de Gentille M. Assih, mis en ligne gratuitement sur le site de l’Office national du film du Canada ce 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes.

La réalisatrice togolaise a suivi trois Québécoises d’origine africaine, dont deux ont été victimes de violences conjugales et qui ont quitté leurs maris. C’est le cas de Christiane Émessé Kafui Zanou, Togolaise d’origine et professeure de français dans une école secondaire. "Le 5 janvier 2017, j’ai mis mon mari à la porte… On a été éduqué, en Afrique, que cela ne se fait pas... La séparation, c’est dur parce qu’on espère encore que ça va marcher, mais je l’ai fait parce que c’était une question de vie ou de mort," raconte Christiane (ci-dessus en image de la bande-annonce du documentaire Sortir de l'ombre) lors d’une conférence devant une assemblée de femmes. 

Il a fallu à Christiane beaucoup de temps pour prendre cette difficile décision, parce qu’elle n’avait pas réalisé qu’elle était une femme battue et que sa vie était en danger. Et même quand elle le réalisait, son subconscient mettait un couvercle dessus, dit-elle. Au cours d’une querelle particulièrement violente, son mari lui a tordu un bras, qui était déjà accidenté. Christiane a dû subir une opération et faire de la rééducation. Mais la violence n’a pas été que physique : Christiane a aussi vécu des années de harcèlement et de manipulation, de s'entendre dire qu’elle était nulle, incapable, des années à se faire rabaisser, critiquer.

"<em>Ma vie, ce n'est plus là-bas. Mon chez-moi actuel, c'est ici</em>," dit Christiane.
"Ma vie, ce n'est plus là-bas. Mon chez-moi actuel, c'est ici," dit Christiane.
Capture d'écran


Maintenant séparée, Christiane est en plein processus de reconstruction mentale, et c’est une route bien difficile, dit-elle : "Dans ma tête il a fallu d’abord déconstruire ce qu’il y avait mis… avant de pouvoir retrouver ce que moi je veux, j’aime". Christiane réapprend à s’aimer, elle. On la sent encore si fragile dans cette nouvelle vie qui s’est ouvert à elle, mais aussi libérée et bien déterminée à poursuivre cette nouvelle route avec ses deux enfants, dont elle a obtenu la garde. Christiane a aussi appris à demander de l’aide auprès des autres, car, dit-elle, "Je ne savais pas demander de l’aide".

"Pour nous, les femmes africaines, la discrétion est une valeur, précise Gentille M. Assih. On doit garder entre nous les problèmes de notre foyer, on n’en parle pas, on ne dénonce pas, et les solutions doivent venir de la femme. En plus, les femmes sont assez empathiques, elles comprennent les difficultés de leurs conjoints pour s’intégrer dans la société, donc quand ils reviennent à la maison, ils peuvent revenir avec une charge de frustration.

Comment dealer avec notre éducation d’Africaine qui émigre en Occident et arriver à matcher deux cultures, deux styles de vie ?
Une victime témoignant dans Sortir de l'ombre

La réalisatrice recueille ainsi le témoignage d’un couple d’amis de Christiane. L’homme explique qu’il n’avait jamais imaginé que Christiane subissait des violences conjugales : "Nous, les immigrants, les hommes, on joue sur notre culture. C’est l’homme qui décide de tout, la femme ne doit pas détruire sa famille, la femme n’abandonne jamais son foyer. Mais ici, les choses ont changé, on n’est plus dans la même dynamique. Ici la culture est complètement différente et l’adaptation s’impose, on n’a pas le choix".

"Comment dealer avec notre éducation d’Africaine qui émigre en Occident et arriver à matcher deux cultures, deux styles de vie ?" demande l’une des femmes qui témoigne dans ce documentaire. La réalisatrice croit que, souvent, les difficultés liées à l’intégration dans une nouvelle société peuvent être à la source de la violence conjugale dans ces foyers d’immigrés d’origine africaine. Elle précise que si ces femmes endurent la violence, ce n’est pas parce qu’elles sont faibles, mais parce qu’elles vont tout faire pour sauver leur famille. 

Le poids de la culpabilité

"Le mariage, c’est pour le meilleur et pour le pire, le meilleur pour l’homme et le pire pour la femme," constate avec un certain fatalisme Christiane dans le documentaire. Malgré cette remarque, on sent aussi chez cette femme toute la culpabilité d’avoir mis fin à son mariage. Son amie Aïssata Cissé, qui travaille dans la finance, raconte elle aussi comme il lui a été difficile de se séparer, qu’elle se sent responsable d’avoir brisé le lien des enfants avec le père, qu’elle ressent une part de culpabilité parce qu’elle a quitté son mari qui la battait : "En Afrique, la femme doit être au service de son mari, en Occident la femme doit aller travailler elle aussi et tenir la maison : Comment on deale avec ça ?" s’interroge la jeune Ivoirienne.
La réalisatrice explique que le poids de cette culpabilité est en effet très lourd quand on est d’origine africaine : "Dans nos familles, quand il y a un problème, on va toujours penser que la solution doit venir de la femme. Donc quand la famille se brise, la personne qui porte l’échec, c’est la femme. C’est pour ça que ces femmes portent cette culpabilité, elles portent l’odieux de cet échec ultime. Et se séparer d’un père veut aussi dire priver leurs enfants d’un père." Toute séparation, quelles qu’en soient les raisons, est porteuse d’une forme de culpabilité pour quiconque, mais dans le cas de ces femmes d’origine africaine, à cause de la culture liée à leur pays d’origine, cette culpabilité est un poids encore plus lourd à porter.

Les "conseils" de l'imam

Dans son documentaire, la réalisatrice donne aussi la parole à un imam responsable d’un centre socio-culturel montréalais qui accueille des nouveaux arrivants et des membres de la communauté africaine aux prises avec des problèmes d’intégration. L’imam dit constater qu’en général, la femme s’intègre mieux que l’homme, et que les valeurs de la société québécoise sont plus difficiles à accepter pour l’homme , ce qui peut parfois mener à des gestes de violence. "Quand tu connais ton homme et que tu sais qu’il est violent, évite de dire des choses pour qu’il devienne violent," déclare l’imam.

L'imam conforte les hommes dans leurs agissements en demandant aux femmes de faire le nécessaire pour éviter les dérapages.
Gentille M. Assih, réalisatrice de Sortir de l'ombre

Autrement dit, c’est à la femme de s’organiser pour éviter de se faire frapper ! Assez surréaliste comme commentaire, ce que reconnait la réalisatrice : "Mon intention dans le film n’est pas de montrer du doigt un fautif ou un autre, de dire que c’est la faute d’untel ou d’untel. Cet imam, avec ce discours-là, il conforte les hommes à agir comme ça dans leur famille, il fait juste le chemin le plus facile en demandant aux femmes de faire le nécessaire pour éviter ces dérapages, il fait une équation très simple et il ne réalise pas l’énormité de ce qu’il dit, on voit qu’il ne comprend pas le fléau de cette violence".

Un seul message : faire entendre ces femmes

La réalisatrice Gentille M. Assih, elle-même d’origine togolaise, explique que le sujet l’a choisie : "Je suis immigrante, moi aussi, ça fait dix ans que je vis au Québec et j’ai la chance de côtoyer des femmes fortes, qui viennent d’Afrique de l’Ouest, et qui luttent tous les jours contre l’adversité et les manifestations de racisme systémique… On parle beaucoup de violence conjugale et moi, ça vient me chercher à chaque fois en tant que femme, et j’ai soupçonné que ces femmes vivent elles aussi des choses difficiles malgré le silence autour d’elles. Quand on parle de violence conjugale, on ne parle pas de ces femmes-là, alors c’est ce que j’ai voulu faire, leur donner la parole… Le film est parti de cette intention-là".

Gentille précise que son documentaire est aussi un film d’espoir : la violence conjugale est un fléau, mais on peut s’en sortir quand on décide de s’en sortir et d’en parler : "Il faut parler, il faut prendre la parole, sortir de ce déni destructif, et oser reprendre le contrôle sur sa vie... C’est un sujet qui concerne tout le monde, ces femmes, on ne leur donne pas la parole, on ne les laisse pas parler, on pense et on parle à leur place. Mais ces femmes-là ne veulent plus qu’on parle pour elles, elles veulent prendre la parole. Il faut prendre la peine de les écouter et on pourra voir des pistes de solution. C’est le message qu’elles portent dans ce film : 'Nous pouvons être utiles, nous pouvons aider les autres à s’en sortir', conclut Gentille M. Assih.