Terriennes

Alaa Salah, une femme en blanc, icône de la lutte pour la liberté au Soudan

Alaa Salah, ancienne étudiante en architecture à Khartoum, 23 ans, brandit le drapeau de son pays, le Soudan, avec le V de la victoire, car elle continue de se battre pour la démocratie et la liberté, ici lors du 3è sommet du WIA à Marrakech, le 29 juin 2019.
Alaa Salah, ancienne étudiante en architecture à Khartoum, 23 ans, brandit le drapeau de son pays, le Soudan, avec le V de la victoire, car elle continue de se battre pour la démocratie et la liberté, ici lors du 3è sommet du WIA à Marrakech, le 29 juin 2019.
©IM
Alaa Salah, ancienne étudiante en architecture à Khartoum, 23 ans, brandit le drapeau de son pays, le Soudan, avec le V de la victoire, car elle continue de se battre pour la démocratie et la liberté, ici lors du 3è sommet du WIA à Marrakech, le 29 juin 2019.

Elle se présente elle-même comme une héritière des "Kandaka", ces souveraines nubiennes qui régnaient avant l'ère chrétienne. Le 8 avril dernier, Alaa Salah, alors âgée de 22 ans, se lève au milieu de la foule manifestant contre le régime, pour déclamer un poème sur la liberté. Sa vidéo a fait le tour des médias et des réseaux sociaux. Sans le savoir encore, la jeune femme allait devenir l'icône de ce soulèvement. Terriennes a pu la rencontrer.

Juchée sur une estrade improvisée, sur le toit d'une voiture, toute vêtue de blanc, une jeune femme chante et harangue la foule. Cette image remonte au lundi 8 avril sur la place située devant le quartier général militaire de Khartoum. Le cliché posté sur Twitter par une manifestante, Lana H. Haroun, ainsi qu'une courte vidéo sont très vite devenues virales. La seule photo a enregistré plus de 50 000 j'aime en quelques heures. 
 
La chanson qu'elle interprète s'intitule Thawra, c'est-à-dire révolution. "La balle ne tue pas, ce qui tue c'est le silence de l'homme ", chante la jeune manifestante, avant de répéter :  "Ma bien-aimée est une Kandaka ". 

Son nom : Alaa Salah. Agée de 23 ans aujourd'hui, elle était jusqu'à ces évènements étudiante en architecture à l'université de Khartoum.

Vendredi 29 juin, elle est l'invitée surprise du WIA, le sommet de Women In Africa qui se tient à Marrakech. Après 23 heures d'avion, elle a finalement pu rejoindre le Maroc, malgré bien des difficultés à obtenir un visa. L'heure est à la clôture du sommet, la salle plénière est comble au centre du Beldi Country club, à quelques kilomètres de Marrakech. Près de 200 femmes, et quelques hommes aussi, l'attendent, car on annonce son arrivée comme imminente.

Vers 19 heures enfin, l'animateur de la conférence confirme son arrivée. Des youyous et des applaudissement accompagnent sa montée sur la scène, où elle rejoint la présidente de WIA, la Nigériane Hafsat Abiola. Toutes deux sont visiblement très émues de cette rencontre. Depuis la scène, brandissant le drapeau du Soudan, elle lance : "Notre première revendication est de transmettre le pouvoir au gouvernement civil.". La jeune femme va ensuite se plier à une longue séance de selfies avec les membres de l'assistance, car chacune veut immortaliser ce moment avec l'icône soudanaise. 
A gauche, Alaa Salah, icône de la rebellion soudanaise, tente de retenir ses larmes dans les bras d'Hafsat Abiola, la présidente de WIA, vendredi 29 juin 2019, Marrakech (Maroc).
A gauche, Alaa Salah, icône de la rebellion soudanaise, tente de retenir ses larmes dans les bras d'Hafsat Abiola, la présidente de WIA, vendredi 29 juin 2019, Marrakech (Maroc).
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 "J'appelle à la paix et je rappelle que les manifestations et la révolution soudanaise ont été pacifiques. Mon peuple, entier, porte la paix dans son coeur et je ne suis qu'une femme parmi des milliers d'autres. Nous les femmes soudanaises, nous sommes des Kandakas, ces princesses de Nubie. C'est notre héritage. Nous avons toujours été considérées comme des femmes combattantes. Et cette révolution de décembre a fait sortir des milliers d'entre nous dans les rues, moi je ne suis qu'une parmi elles", nous confie-t-elle lors d'un entretien à la sortie de la conférence.  "Les écoles ont rouvert, mais nous avons décidé de ne pas reprendre les cours, nous ne voulons pas retourner là où a coulé le sang des martyrs", ajoute-t-elle. 
 
Là où je pourrais servir la cause du peuple soudanais, je n'hésiterai pas à y aller.
Alaa Salah
"Nous sommes des femmes, des kandakas, fortes et courageuses, et nous avons décidé de sortir revendiquer nos droits. Quand je vois une jeune femme soudanaise forte et courageuse, pour moi, c'est une kandaka", dit-elle encore.
 
Si la contestation populaire a eu "raison" d'Omar El Bechir, forcé à quitter le pouvoir par un coup d'état militaire le 11 avril dernier, le combat se poursuit pour le peuple soudanais qui souhaite ne pas se faire voler sa révolution. Le 3 juin dernier, les rassemblements ont tourné au carnage avec des dizaines (voire des centaines) de personnes tuées, tombées sous les balles des militaires. Se sent-elle menacée ? "En fait l'insécurité prévaut partout au Soudan, et ce n'est pas moi uniquement qui suis menacée, mais c'est une situation généralisée", nous répond-elle sans en dire plus.

Dimanche 30 juin, pour la première fois depuis plusieurs semaines, de nouveaux rassemblements ont eu lieu dans le pays pour réclamer à l'armée qui a pris les rênes du pays, le transfert du pouvoir aux civils. "Pour moi c'est une grande responsabilité de représenter le Soudan, et porter la voix du Soudan là où je me trouve. Là où je pourrais servir la cause du peuple soudanais, je n'hésiterai pas à y aller.", conclut-elle.
 

Les Soudanaises au 1er rang des manifestations

Depuis la mi-décembre, des centaines de milliers de Soudanais.e.s se rassemblent pacifiquement pour dire leur colère contre le président Omar el-Béchir, ainsi que leur envie de "dégagisme" et de démocratie. Impossible de ne pas les voir, ces femmes, car elles sont de toute évidence en grand nombre et même majoritaires.

Selon la BBC, elles représentent jusqu'à 70 % des manifestants. Ce qui en fait, depuis le début de la contestation, une cible privilégiée pour les policiers qui n'hésitent pas à les brutaliser, à les arrêter, voire à les menacer de viol lors des rassemblements. Pour se protéger, de manifestantes ont décidé de prendre les policiers en photo et de les poster sur internet pour les identifier. "Certaines s'engagent même physiquement dans les affrontements avec les forces de l'ordre", précise Jeune Afrique.
 
Article actualisé : le président soudanais Omar el Béchir, au pouvoir depuis 1989, a démissionné après plus de trois mois de manifestations contre son pouvoir, et des consultations sont en cours pour former un conseil de transition, a-t-on appris jeudi 11 avril auprès de plusieurs sources gouvernementales à Khartoum et d'un ministre d'un gouvernement provincial.
Elles sont aussi les premières à prendre le micro pour clamer haut et fort leurs revendications : le départ du "raïs soudanais", mais aussi un profond changement de société concernant les droits des femmes, plus que mis à mal depuis l'instauration de la charia en 1989, après le coup d'état d'Omar el-Béchir. Au cours de la seule année 2016, près de 15 000 femmes ont été fouettées pour un voile mal ajusté, une balade avec un homme ou un soupçon d'adultère. Pour avoir porté un pantalon, la journaliste Loubna Ahmed Al-Hussein avait été condamnée, en 2009, aux quarante coups de fouets qu’impose la charia ; elle avait échappé de peu à la sanction grâce à une mobilisation internationale.
 

Comme nous l'apprend dans un reportage du quotidien Le Monde, un professeur d'université, les femmes ne sont pas seulement les plus nombreuses dans les manifestations, elles le sont aussi sur le campus : "Au total, il y a 76 % de filles. Elles sont majoritaires presque partout, même en médecine, en architecture, en agriculture. Elles sont plus éduquées que les hommes et leur place est, à l’inverse, plus petite. Il est évident que c’est intolérable !"

Dignes héritières des "Kandaka"

Les femmes que l'on voit aujourd'hui au coeur des manifestations sont de toutes générations. Elles s'imposent comme les dignes héritières des reines nubiennes baptisées Kandakas, qui régnaient voici des millénaires sur le royaume du Koush, qui s'étendait du nord du Soudan au sud de l'Egypte, lors de l'Ancien Empire égyptien .

Ces reines noires ou candaces (sœurs), ont régné durant sept siècles, à partir du IIIe siècle av. J-C. Au centre de la famille, les femmes possédaient les biens et choisissaient leur époux. Les historiens ont également baptisé ce régime de "matriarcat nubien". Candace – kandakè en grec – proviendrait du titre porté par les reines mères de Méroé, qui jouaient un rôle politique déterminant dans un État où la succession au trône était matrilinéaire. La première Candace a dirigé une armée dont les guerriers montaient des éléphants. Elle a stoppé l’invasion d’Alexandre Le Grand en Éthiopie. D'autres reines guerrières ont ensuite durement résisté face à l'invasion romaine.
 
(Traduction : 'Des petites filles scandent les slogans de la révolution, portées par les manifestants')

The Washington Post 
rapporte les propos d'Hala Al-Karib, une militante soudanaise pour les droits des femmes. Pour elle, l’une des sources d’inspiration de l'étudiante en blanc pourrait être "Mihera bint Abboud, une poétesse et guerrière qui a mené les hommes au combat contre l'invasion turco-égyptienne du début du XIXème siècle". 
 
Plus récemment, d'autres femmes combattantes soudanaises se sont illustrées dans l'Histoire du pays. Comme le précise le même article du journal Le Monde (cité plus haut), leur tenue immaculée rappelle "les grands mouvements populaires qui ont contribué à jeter à bas deux régimes militaires, en 1964 et 1985, au Soudan" .  

Dans un fil de conversation sur Twitter, une internaute explique que cette tenue blanche véhicule tout un lot de symboles : la robe de coton est l’habit porté par les travailleuses au Soudan, les boucles d’oreilles dorées, appelées fedaya, sont aussi des bijoux traditionnels du pays, et les lignes noires peintes sur la joue rappellent les marques ancestrales arborées jadis au Soudan.
 
"Je suis presque certaine que ce sera l’image de la révolution", estime Hind Makki, une éducatrice américano-soudanaise interrogée par le New York Times. "Qu'est-ce qui rend cette image si puissante ?", s'interroge la journaliste qui signe l'article, Vanessa Friedman. Peut-être parce que cette jeune femme se tient debout, drapée dans un tissu, le bras tendu vers le ciel et l'index dressé, une image qui en rappelle terriblement une autre, celle d'une statue, brandissant une torche de le ciel newyorkais, symbole du combat universel pour la liberté...