Fil d'Ariane
Confidences, amours naissantes, disputes et rivalités... C'est un plongeon dans l'intimité et la rudesse du travail quotidien de milliers de femmes de plusieurs générations que nous propose ce premier long métrage de fiction d'Erige Sehiri, tourné en plein été dans le nord-ouest défavorisé de la Tunisie.
Dans son film, la cinéaste franco-tunisienne a voulu montrer les jeunes Tunisiennes rurales "tellement modernes et connectées" dans des zones défavorisées, capables de créer un espace de liberté dans un environnement conservateur. Le long métrage, distribué en Europe, et qui sort ce mercredi en France, a été présélectionné pour représenter la Tunisie aux Oscars en 2023 comme meilleur film étranger.
Sous une chaleur écrasante, le verger, situé près de la ville de Kesra, "représente un espace de liberté où les ouvriers, surtout les jeunes, parlent et discutent de tout, en toute liberté", a expliqué lors d'un entretien à l'AFP la réalisatrice Erige Sehiri, 40 ans.
La réalisatrice Erige Sehiri : "Mon père est originaire d'un village berbère en Tunisie, avant d'immigrer en France... Si je n'avais pas grandi en France, je serais certainement une cueilleuse..." #Cinéma #Souslesfigues #Tunisie #JCC2022 pic.twitter.com/Za98rBlWtp
— MaghrebOrientExpress (@TV5MONDEMOE) November 4, 2022
Dans une sorte de huis clos, les acteurs, tous des amateurs, habitués au travail des champs ou sur les marchés de gros, y racontent en partie leur vie, aussi rude que l'arbre du figuier, avec des moments de fragilité. "C'est un film inspiré de faits réels, que j'ai entendus de femmes ouvrières agricoles qui travaillent durement toute l'année et aussi de jeunes lycéennes qui viennent l'été", ajoute-t-elle.
Dans le film, ce sont surtout les filles, aidées parfois d'un jeune garçon, qui cueillent les figues mûres pour les passer à des adultes représentant l'ancienne génération. Ceux-ci les placent ensuite soigneusement dans des caisses, sous le contrôle implacable d'un jeune patron irascible, symbole du patriarcat traditionnel.
Réalisé avec un budget modeste de 300 000 euros, Sous les figues est "un film sur l'individu et sur le collectif, car l'un ne va pas sans l'autre, ils fonctionnent ensemble", explique la réalisatrice.
Il parle aussi de la solidarité entre les jeunes femmes qui partagent leur nourriture et des envies d'émancipation. Comme lorsqu'elles partent se promener avec les garçons au bord d'une rivière ou qu'elles se font belles, après leur dur labeur, et prennent des selfies pour leurs comptes Facebook ou Instagram.
"Notre jeunesse est tellement moderne, comme toutes les autres dans le monde", souligne Erige Sehiri qui tenait à "casser le cliché des femmes rurales représentées, en général à l'étranger, comme misérables et renfermées".
L'un des principaux personnages, Fidé, est joué par Ameni Fdhili, une étudiante qui, dans la vraie vie, ramasse des cerises pendant ses vacances d'été.
Réalistes, parfois un peu cyniques, Fidé et ses amies sont conscientes du manque d'opportunités et de la situation économique difficile de leur pays. Mais elles se donnent le droit de rêver à une autre destinée.
La réalisatrice montre aussi des femmes d'âge mûr, fatiguées par le poids des années, qui consacrent leur pause à faire la sieste ou à discuter de leurs douleurs physiques et morales. Deux générations se croisent pour créer "un effet miroir, parce que peut-être ces ouvrières reflètent-elles l'avenir de ces jeunes filles, et en même temps, pour montrer la nostalgie qu'elles ont" de leur jeunesse.
La cinéaste a donné la possibilité aux acteurs d'improviser les dialogues tout en respectant le scénario. Erige Sehiri a été "agréablement surprise" de la "facilité de ces jeunes à s'exprimer d'une manière simple, sincère et spontanée".
Elle souhaitait proposer un film "différent et spécial", sans imaginer, cependant, qu'il remporterait plusieurs prix ou pourrait représenter son pays aux Oscars.
Sous les figues a obtenu le Tanit d'argent aux Journées cinématographiques de Carthage en octobre après avoir décroché le Bayard d'or du Festival du film francophone de Namur (Belgique) et le prix du jury Ecoprod pendant La Quinzaine des réalisateurs à Cannes. En Allemagne, il a tout récemment décroché le premier prix du festival du film francophone de Tübingen à Stuttgart.
"Je suis très contente! Cela ne pourrait pas être mieux pour un premier film de fiction joué par des amateurs ! C'est même extraordinaire", se réjouit Erige Sehiri.