Terriennes

Stop aux féminicides : en France, collectifs féministes et familles de victimes se mobilisent

(c) Nioucha Zakavati

Une victime tous les deux jours et demi depuis le début de l'année en France. Un chiffre inacceptable pour plusieurs collectifs et associations féministes, qui se sont rassemblés samedi dernier à Paris pour interpeller les autorités. Des familles et des proches de victimes étaient présents pour témoigner et leur rendre hommage.

Une femme meurt sous les coups de son conjoint ou ex-compagnon toutes les 60 heures en France. La dernière victime est décédée le 5 juillet, à Perpignan. Au vu des chiffres recensés par les associations, elle risque fort de ne pas être la dernière cette année.

"STOP FEMINICIDES", "Tuer une femme c'est criminel, pas passionnel !", "Le Machisme tue". La statue de la République au coeur de Paris a revêtu de biens tristes habits. Derrière les hauts-parleurs, pancartes et tissus flottent au-dessus des marches de l'édifice. Des journalistes bataillent pour se frayer une place devant la scène où porte-paroles d'associations, familles de victimes et militantes prendront la parole. Plus loin, des militantes FEMEN arborant couronne de fleurs tiennent un code pénal et un marteau de président. Sur leurs bustes nus est inscrit : "Etat jugé coupable".

Sur scène, La Fondation des Femmes interpelle Emmanuel Macron et l'Etat - hués par la foule. Malgré l'arsenal mis en place par le gouvernement, les moyens, notamment financiers, sont insuffisants. Sur les 506 millions d'euros nécessaires pour accompagner les femmes victimes de violences, seuls 79 millions ont été déboursés, selon un rapport publié par des associations en 2018.
Outre l'insuffisance des moyens investis pour combattre ce fléau, de nombreuses victimes dénoncent la carence dans la manière dont elles sont prises en charge par l'appareil administratif et judiciaire. Comment expliquer le sort de cette jeune femme de 20 ans, enceinte de trois mois, morte sous les coups de son conjoint après avoir déposé une main courante au commissariat, la veille ?

Pour Caroline de Haas, porte-parole de l'association Osez le féminisme, il y a deux raisons qui expliquent les failles dont font preuve les services publics dans la prise en charge des femmes en danger. "Il y a un manque de mobilisation politique au plus haut sommet de l'Etat, s'insurge-t-elle. S'il n'y a pas quelqu'un pour dire [aux agents de la fonction publique] 'la priorité c'est la lutte contre les violences', d'autres priorités vont arriver".
 
Parfois, les agents ne savent pas faire. On a besoin de les former pour qu'ils détectent les violences afin de les prendre en charge correctement.
Caroline de Haas
Résultat : le jeu des priorités invisibilise la lutte contre les violences faites aux femmes. "La deuxième raison, c'est un manque de formation. Parfois, les agents ne savent pas faire et on a besoin de les former pour qu'ils détectent les violences afin de les prendre en charge correctement, explique-t-elle. Vous avez aujourd'hui des juges qui disent 'l'ordonnance de protection ce n'est que lorsqu'il y a une plainte'. Mais l'ordonnance de protection a été créée il y a presque dix ans pour protéger les femmes qui justement ne portent pas plainte. C'est complètement ubuesque d'entendre des choses pareilles !".  
 
Des Femen étaient présentes lors du rassemblement.
Des Femen étaient présentes lors du rassemblement.
(c) Nioucha Zakavati

Sur le parvis de la place de la République, les quelques centaines de personnes rassemblées sont tout aussi en colère que Caroline de Haas. Sur scène, une amie de Julie Douib - assassinée en mars dernier par son conjoint en Corse - demande à la foule de s'asseoir pour lui rendre hommage. L'ambiance est grave et le silence accompagne ce geste symbolique. Seuls les cliquetis saccadés des appareils photos sont audibles.
 

Un cri succède au silence. Un autre geste symbolique, et exutoire, est lancé par Muriel Robin, humoriste et actrice engagée de longue date dans cette cause. Elle appelle la foule à crier sa colère pendant 74 secondes. Tout le monde s'y met, sur fond d'un décompte déclamé par l'actrice. Tour à tour, la Fondation des femmes et d'autres associations et collectifs féministes (#Nous Toutes,  Fédération nationale solidarité femmes...) présentent les mesures qu'ils veulent voir implémenter par le gouvernement. Mais aussi pour faire entendre leur cri du coeur. "Pour vous, c'est un fait divers, pour nous un drame à jamais", disent les familles de victimes présentes, en référence à la tribune publiée dans Le Parisien. La foule acclame.
 
Au pied de la statue de la République, elles disent "non" aux féminicides.
Au pied de la statue de la République, elles disent "non" aux féminicides.
(c) Nioucha Zakavati

A quelques mètres de la scène, autre moment fort du rassemblement : un "die-in" (en référence au sit-in) est organisé. Encerclées par l'assemblée, plusieurs personnes s'allongent par terre, le poing levé, en lançant à intervalle régulier et en choeur : "Plus jamais ça". Le die-in dure une dizaine de minutes, le temps pour les photographes et les caméras de télévision de l'"immortaliser". Géraldine Lalu est venue soutenir la cause. Si elle est ici aujourd'hui, c'est surtout pour ses deux petites filles, présentes à ses côtés : "On se sent complètement partie prenante de ce qui se passe actuellement". Le rassemblement, la jeune mère l'a trouvé "intense". "C'est un premier pas, on espère qu'il y aura beaucoup plus de monde au prochain rassemblement", déclare-t-elle.

Au sein du rassemblement, Terriennes a pu s'entretenir avec une victime de violences conjugales, qui a préféré témoigner sous couvert d'anonymat. "Un matin, il m'a chopé et le calvaire a commencé", nous confie cette femme de 44 ans.
 
"Un matin, il m'a chopé et le calvaire a commencé.""J'ai échappé à deux tentatives d'assassinat de mon ex-conjoint, confie-t-elle. Il n'a pas accepté la rupture. A cette époque, on habitait ensemble mais il était censé partir. Un jour, il m'a piégé. Un matin, au réveil, il m'a chopé, et le calvaire a commencé".

Cette survivante raconte que suite à cet événement, elle a appelé la police pour alerter de la situation.

"Mais il est venu une deuxième fois. J'étais chez moi avec la police pour changer les serrures. Il s'était caché dans l'appartement. Cette fois, j'y ai échappé à peu de choses... Si je ne l'avais pas vu, on aurait changé les serrures, je serais restée dans l'appartement et je n'aurais pas été là pour parler aujourd'hui", raconte-t-elle, la voix grave.

Elle raconte les différentes formes de violences qu'elle a ressenti, notamment sur plan judiciaire. "La procédure est très longue. On a fait une enquête de personnalité sur moi alors que je suis victime. En général on l'a fait seulement sur l'agresseur, s'indigne-t-elle. A chaque fois, il faut se replonger dans ce qu'on a subi et le raconter à une justice un peu trop clémente".

Et d'achever sur les dommages collatéraux que les victimes portent sur elles pendant plusieurs années : "Quand on subit une agression comme ça, on développe souvent au début une agoraphobie. On ne peut pas sortir de chez soi. C'est la double voire triple peine : il y a ce qu'on a vécu, le traumatisme dans lequel on reste tout seul et la procédure qui est très violente". Aujourd'hui, son ex-conjoint est en prison.  "Il y a toujours une peur. La peur qu'il revienne si on ne l'enferme pas assez longtemps".  


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