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Suisse : la longue marche des femmes vers les exécutifs

Viola Amherd (à gauche) et Karin Keller-Sutter (à droite) toutes deux élues au Conseil fédéral, le 6 décembre 2018, à Berne (Suisse)
Viola Amherd (à gauche) et Karin Keller-Sutter (à droite) toutes deux élues au Conseil fédéral, le 6 décembre 2018, à Berne (Suisse)
©captureecran/leTemps
Viola Amherd (à gauche) et Karin Keller-Sutter (à droite) toutes deux élues au Conseil fédéral, le 6 décembre 2018, à Berne (Suisse)
Viola Amherd et Karin Keller-Sutter, élues simultanément, prêtent serment devant le Parlement suisse, le 6 décembre 2018, à Berne.

Une première en Suisse : deux femmes viennent d'être élues simultanément au Conseil fédéral, Viola Amherd et Karin Keller-Sutter. Avec trois ministres femmes sur sept, la parité est presque atteinte au Conseil fédéral. Mais cette situation ne reflète pas la réalité de la représentation féminine à l’échelle du pays. Etat des lieux avec la journaliste du Temps, Cécile Zünd.

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Viola Amherd et Karin Keller-Sutter, voilà donc les deux nouvelles ministres qui viennent de rejoindre le Conseil fédéral, désormais presque paritaire avec trois femmes ministres sur sept.
 
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Derrière cet enthousiasme, il faut néammoins rappeller que la part des femmes dans les gouvernements cantonaux et communaux, elle, n’atteint qu’un petit quart. Un chiffre qui illustre un parcours semé d’embûches. Au sein de l’Assemblée fédérale, un tiers des sièges sont occupés par des femmes et 27,9% dans les législatifs cantonaux. Dans les exécutifs en revanche, ce taux chute à un petit quart (24%). Elles partent de loin, puisque seules cinq femmes siégeaient dans un Conseil d’Etat en 1991 (3%).
 
 
Jour de grâce au parlement suisse
Dans une ambiance bon enfant, les Chambres fédérales élisent très facilement deux femmes au gouvernement, Viola Amherd et Karin Keller-Sutter. (
Retrouvez cet article du Temps ici >https://www.letemps.ch/suisse/jour-grace-parlement)
Ainsi que l'éditorial signé Eléonore Sulser
>Quand la parité ira de soi

Au niveau cantonal et communal

Mais rien n'est acquis. Aux Grisons, lors des dernières élections cantonales de juin, la seule femme du gouvernement, Barbara Janom Steiner, a été remplacée par un homme. Résultat, l’an prochain, le grand canton alémanique rejoindra le club des Etats régis uniquement par des hommes, avec Lucerne, le Tessin et Appenzell Rhodes-Extérieures.

La tendance se reflète déjà au niveau communal. La proportion d’élues au sein des municipalités plafonne autour d’un quart depuis dix ans, comme l’a constaté en 2016 une étude du politologue Andreas Ladner, de l’Institut de hautes études en administration publique (Idheap). Or l’échelon local est crucial, car il représente souvent la porte d’entrée dans le système politique.
©Chapatte/LeTemps
 

Les partis ne sont pas égaux en matière de représentation féminine dans les exécutifs cantonaux. Le PDC fait figure de cancre avec 15%, suivi par le PLR (19,5%) et l’UDC (20,08%). Le PS se démarque: 44,8% de ses ministres sont des femmes. Pour comprendre les causes de la difficile marche des femmes vers les exécutifs, nous nous sommes penchés sur deux cantons aux antipodes: Vaud, exception avec une majorité de quatre sièges sur sept occupés par des femmes. Et en face, Lucerne et son collège 100% masculin.

Dans ce canton conservateur du centre de la Suisse, la situation ne changera pas de sitôt: même le PS a décidé de lancer un homme pour les prochaines élections cantonales, au printemps 2019. Le parti avait présenté une candidate en 2015 pour succéder à Yvonne Schärli et n’est pas parvenu à maintenir son siège. «Nous avons fait notre devoir. Le principal obstacle, ce sont les partis bourgeois», se dédouane le président, David Roth.

Les femmes se demandent plus sévèrement que les hommes si elles sont aptes. Elles sont aussi jugées plus sévèrement
Christian Ineichen, président du PDC

Les chefs des partis bourgeois, de leur côté, reportent la responsabilité sur les femmes elles-mêmes. Tous affirment faire des efforts pour recruter des candidates, mais rencontrer davantage de résistance. «Les femmes se demandent plus sévèrement que les hommes si elles sont aptes. Elles sont aussi jugées plus sévèrement», explique Christian Ineichen, président du PDC. «Les femmes vont moins volontiers que les hommes au combat et acceptent moins facilement la défaite. Elles ont aussi souvent l’impression qu’elles doivent en faire davantage pour convaincre», estime Markus Zenklusen, président du PLR cantonal.

«Nous prenons plus de coups»

«Oui, nous prenons plus de coups, souligne la conseillère d’Etat PLR vaudoise Jacqueline de Quattro. Nous sommes plus exposées aux commentaires sur notre apparence, aux jugements de valeur, aux insinuations sur notre incapacité à mener de front famille et carrière politique. Les hommes ne sont pas épargnés, mais ils seront plutôt critiqués sur leurs propositions ou leurs positions, ce qui fait partie du jeu politique.»

Lors de mes premières campagnes, j’ai tout entendu, de la couleur de mon rouge à lèvres à la forme de mes mollets. Avec le temps, ça s’est calmé.

De quoi freiner les velléités. D’autant plus que les candidats à une élection à la majoritaire au Conseil d’Etat font souvent la course en solitaire. «Lors de mes premières campagnes, j’ai tout entendu, de la couleur de mon rouge à lèvres à la forme de mes mollets. Avec le temps, ça s’est calmé. J’encourage les femmes à aller au combat et ne pas se laisser déstabiliser par ces tentatives d’intimidation», souligne la ministre.

Pour la conseillère d'Etat Cesla Amarelle, l’exécutif est un monde difficile à concilier avec un engagement familial et qui favorise donc les hommes. «Ministre est un poste passionnant, où il faut savoir affronter les divergences d’opinion avec détermination. Pour des femmes socialisées dans une culture de conciliation et de médiation, s'imposer peut s’avérer difficile. Mais lorsqu'on a une majorité féminine à l'exécutif, comme dans le canton de Vaud, cela change la donne». Il manque toutefois encore de modèles comme Yvette Jaggi, souligne la socialiste.

Yvonne Schärli a été conseillère d’Etat à Lucerne pendant douze ans. Elle relève elle aussi l’écueil familial, un thème d’ailleurs récurrent lors des campagnes: «Souvent, on m’a demandé comment j’allais pouvoir assumer mon mandat avec mes trois enfants. Cette question n’a jamais été posée à un collègue masculin, qui en a quatre.»

Selon l’actuelle présidente de la Commission fédérale pour les questions féminines, qui mène une campagne dans les cantons pour la parité en vue des élections de 2019, c’est aux partis de faire pencher la balance: «Sachant les difficultés accrues rencontrées par les femmes dans leur parcours, ils doivent redoubler d’efforts pour leur offrir un soutien financier et humain plus important et les inscrire en bonne place sur les listes.»

Article original publié sur le site du Temps à retrouver ici :
>La longue marche des femmes vers les exécutifs cantonaux