Terriennes

Svetlana Gannushkina, mathématicienne, défend les droits des réfugiés et des migrants en Russie

Svetlana Gannushkina, en compagnie de deux jeunes réfugiés syriens, Issam 9 ans à gauche, et Kenan, 6 ans à droite, dans un centre d'apprentissage du russe, à Losino-Petrovsky, à 52 kms au Nord-Est de Moscou, centre qu'elle a ouvert en 2018 pour "<em>permettre aux enfants d'apprendre la langue et la culture russes sans pour autant qu'ils oublient leur langue maternelle, qu'ils peuvent continuer à étudier ici</em>".  
Svetlana Gannushkina, en compagnie de deux jeunes réfugiés syriens, Issam 9 ans à gauche, et Kenan, 6 ans à droite, dans un centre d'apprentissage du russe, à Losino-Petrovsky, à 52 kms au Nord-Est de Moscou, centre qu'elle a ouvert en 2018 pour "permettre aux enfants d'apprendre la langue et la culture russes sans pour autant qu'ils oublient leur langue maternelle, qu'ils peuvent continuer à étudier ici".  
AP Photo/Pavel Golovkin

Parmi les défenseurs de la condition des migrants, en Europe, ou dans les Amérique, des femmes s’affichent en première ligne. Comme Lioudmila Alexeeva, récemment disparue, Svetlana Gannushkina est de celles-là. Depuis plusieurs décennies, cette mathématicienne défend les droits des réfugiés, des demandeurs d’asiles et des migrants en Russie. Entretien

Née aux marches de la capitale russe, Svetlana Gannushkina est une figure constante des mouvements de défense des droits humains en Russie. Au sein de l’Organisation caritative publique régionale d'aide aux réfugiés et aux migrants forcés « ASSISTANCE CIVIQUE » qu’elle a créée en 1990, alors que la guerre en ex Yougoslavie avait jeté des milliers de déplacés sur les routes européennes, elle a défendu auprès de nombreux tribunaux russes et européens, la cause des millions de migrants et réfugiés. Depuis bientôt trente ans, son organisme a permis à 50 000 migrants, demandeurs d’asiles ou réfugiés d’obtenir un soutien juridique et une aide humanitaire de façon gratuite et pérenne en Russie.

De l'ex Yougoslavie à la Syrie, des demandes d'asile en constante hausse en Russie aussi

Les actions tenaces de l'ancienne professeure de mathématiques ont donné lieu à plusieurs modifications entre 2002 et 2012 de la loi fédérale russe sur les réfugiés, permettant ainsi à 2 millions de personnes d’acquérir la citoyenneté russe. Aujourd'hui, ce sont surtout les Syriens qui empruntent les routes de l'exil, vers la Russie aussi. En 2015, selon l’association de Svetlana Gannouchkina, 12 000 Syriens se trouvaient sur le territoire de la Russie, mais seulement un millier d’entre eux bénéficiait d’un statut temporaire d’asile. Selon les chiffres officiels, leur nombre n’a pas progressé : en avril, ils étaient 1 047 à avoir obtenu ce fragile sésame et seulement deux ressortissants syriens ont reçu un vrai statut de réfugié.

Cette vaillance a valu à Svetlana Gannushkina de nombreuses récompenses, notamment le Right Livelihood Award (Prix Nobel Alternatif) en 2016. Elle avait d’ailleurs figuré dans la liste des nobélisables en 2010. Cette figure des droits humains en Russie nous a accordé un long entretien sur sa démarche, son travail, les nombreux écueils auxquels elle est confrontée quotidiennement, et sur ce refus quasi universel à accueillir les nouveaux damné.es de la terre, comme le prouvent une fois encore, les réactions démesurées et effrayées au lendemain de la ratification du pacte de Marrakech - un texte qui donne pourtant de l'espoir à Svetlana Gannushkina. 
Svetlana Gannushkina en compagnie d'un autre activiste des Droits humains alors qu'ils bradissaient, en octobre 2012, la photo de la journaliste Anna Politkovskaïa assassinée en octobre 2006 en bas de son domicile à Moscou. Ils demandaient la vérité sur son assassinat à l'occasion du 6ème anniversaire de sa mort...  
Svetlana Gannushkina en compagnie d'un autre activiste des Droits humains alors qu'ils bradissaient, en octobre 2012, la photo de la journaliste Anna Politkovskaïa assassinée en octobre 2006 en bas de son domicile à Moscou. Ils demandaient la vérité sur son assassinat à l'occasion du 6ème anniversaire de sa mort...  
AP Photo/Alexander Zemlianichenko

Il n'existe pas de frontière claire entre migrants et réfugiés, une personne peut être un réfugié aujourd'hui, un migrant demain, et vice versa.
Svetlana Gannushkina

Terriennes : Chaque jour, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants fuyant les conflits armés, la violence arbitraire, dans les conditions les plus précaires, tentent de rejoindre l’Europe. Quel regard portez-vous sur l’actuelle crise des réfugiés en Occident ?

Svetlana Gannushkina : Je dois admettre que nous vivons à l'ère des migrations, et qu'elles ne feront qu'augmenter. Malheureusement, les autorités ne veulent pas l'accepter. Par conséquent, elles ne veulent pas respecter les lois - il s'agit d'une situation juridique qui a été créée il y a de très nombreuses années. Il y a un conflit entre le droit et la politique, et puisque les autorités doivent appliquer le droit, tout ce qui génère une politique dans ce conflit est bien sûr gagné par la politique. Vous pouvez parler de crise. Et vous pouvez parler du non-respect sournois des principes juridiques conçus pendant de nombreuses années et qui sont communément appelés valeurs européennes. C'est triste, et bien sûr, cela se reflète dans le sort des personnes qui en sont victimes. Telle est la situation actuelle, et la contradiction apparaît entre ce qui a été convenu pendant des décennies et ce qui n'a pas été atteint.
Le 19 septembre 2016, lorsque la Déclaration de New York sur les migrations et les migrants et réfugiés a été adoptée, c'était le début d'un processus parallèle et de partage des responsabilités vis-à-vis des migrants et réfugiés ; elle a confirmé la thèse selon laquelle il n'existe pas de frontière claire entre migrants et réfugiés, qu'une personne peut être un réfugié aujourd'hui, un migrant demain, et vice versa. C'est-à-dire, aujourd'hui, c'est un réfugié, parce qu'il a besoin d'asile, mais qui pourrait retourner dans son pays demain, si les circonstances ont changé…
D'un autre côté, une personne peut arriver en tant que migrant. Par exemple, les migrants syriens sont d'abord venus ici pour travailler (il suffit de traverser la Turquie pour arriver en Russie). Un beau jour, il s'est avéré qu'ils ne pouvaient pas retourner dans leur pays, sans risquer leur vie. Ces migrants se sont alors transformés en réfugiés. Mais la migration de main-d'œuvre est souvent forcée parce que les gens n'ont pas les moyens de simplement survivre dans leur propre pays. Non pas à cause des discriminations, mais en raison de la situation économique. C'est-à-dire qu'il est impossible de tracer une ligne de séparation entre ces statuts. Est-il possible d'appeler cela une crise ? Je pense que c'est une situation nouvelle, qui présente naturellement certaines exigences, certains défis, auxquels il faut apprendre à répondre.

Terriennes : Selon Amnesty International, les migrants et les réfugiés sont souvent confrontés à de nombreuses violences, dont le trafic d’être humains, l’exploitation, des mises en détention illégale. Pourtant, les Etats européens bloquent le débarquement des migrants recueillis en mer ou encore forment les gardes-côtes libyens, en leur fournissant des navires pour ramener les migrants dans les pays d’origines…

Svetlana Gannushkina : Je me souviens du cas d'un réfugié qui avait été expulsé en Russie, après que l'Allemagne, puis la France l'avaient refoulé. La France et l'Allemagne avaient pourtant compris qu'il était dangereux pour lui d'être extradé. Mais comme il passait d'un côté à l'autre, personne ne voulait l'accepter en premier. L'Allemagne a, conformément à l'accord de Dublin, pris la relève de la France, parce qu'il voyageait, via l'Allemagne, de la Pologne à la France. En Allemagne, il a été arrêté, un contrôle expéditif a été effectué mais l'Allemagne a refusé de l'accepter. Alors il a continué son chemin, et a décidé d’aller en France pour voir son frère. En France, il a de nouveau été détenu, encore une fois contrôlé puis refusé. Après cela, la France, en vertu de l'accord de Dublin, le renvoie en Allemagne, et en Allemagne, il est expulsé et remis entre les mains de ceux qui demandaient son extradition.
C’est ainsi que l'Europe d’aujourd’hui se comporte. Cette question doit être posée aux Allemands et aux Français : pourquoi faites-vous cela ? Vous êtes des Européens civilisés, non !

Le mécontentement contre les migrants remplace le mécontentement face au pouvoir
Svetlana Gannushkina

Terriennes : Quel serait le rôle de l’Europe ? Comment se fait-il que l'Europe accueille une si faible part des migrants dans le monde ? Et comment se fait-il qu'elle ait l'impression d'être envahie alors qu'ils ne représentent qu'une part infime de la population européenne ?

Svetlana Gannushkina : Je ne comprends pas les personnes qui disent que l’Europe est envahie. Bien sûr, nous montrons tout le temps à la télévision ces images d'un grand nombre de migrants qui se précipitent en Europe et c'est pourquoi nous entendons constamment l'Europe gémir à propos des migrants. Le mécontentement contre les migrants remplace le mécontentement face au pouvoir. Les autorités aiment toujours transférer leurs incapacités vers autre chose et la migration est souvent un objet approprié. Mais honnêtement, je voyage beaucoup en Europe, et je ne vois aucune différence causée par la présence des migrants pour les Européens. La possibilité d'intégration (je ne parle pas d'assimilation) doit bien entendu  être conditionnée au respect des lois européennes. Si des comportements de certains migrants se heurtent aux législations européennes, comme la violence domestique, les châtiments corporels, la situation des femmes, cela peut entraver l'application des rêgles européennes.
Il me semble que l'une des choses les plus importantes, que je ne me lasse pas de souligner, c'est d'accepter les migrants, d'accepter les personnes d'une culture différente, le droit des minorités étant protégé par l'État. En d'autres termes, si je suis une femme tchétchène et que je ne veux pas vivre dans ma famille selon ses règles, alors l'Etat est obligé de me donner la possibilité de partir en toute sécurité. Il ne doit pas y avoir de condescendance, sinon le conflit des cultures va vraiment surgir…

Terriennes : Comment expliquez-vous ces « craintes » face à l’accueil des migrants ? Pourquoi la mise en place d'une politique commune Européenne est-elle si lente ?

Svetlana Gannushkina : Nous devons être capables de faire face à cette peur des migrants. Les gouvernements n’y font pas suffisamment face, nous l’avons déjà dit.
Après l'effondrement de l'Union soviétique, l'Union européenne est entrée dans une structure complètement différente avec l'intégration de pays de l'Est aux côtés de la vieille Europe. Un système unifié était possible dans la vieille Europe parce que les Etats, grands ou petits et au-delà des traditions différentes, étaient assez proches en termes de situation économique générale. En Union soviétique, la migration n'était que le résultat de l'activité étatique et le droit de résider dépendait d’un enregistrement et d’un permis.

Avec un accueil bien organisé, les migrants sont un potentiel à tous égards…
Svetlana Gannushkina

Terriennes : Les réfugiés et migrants sont-ils les grands responsables des prochaines crises économiques comme l’avancent les habitués des discours publics négatifs à leur encontre ?

Svetlana Gannushkina : Non, je pense qu'avec un accueil bien organisé, les migrants sont un potentiel à tous égards… Il faut être capable de faire face, il faut organiser correctement le système d’accueil pour cette nouvelle main-d'œuvre, ces nouvelles cultures. (Des études récentes ont montré comment l’économie allemande avait été dopée par l’arrivée des réfugiés en 2015 et 2016. La hausse des dépenses de l’Etat et l’augmentation globale de la consommation ont permis au PIB de l’Allemagne de croître de 1,9 % en 2016,ndlr)

Terriennes : Vous avez été récompensée en 2016 par le Right Livelihood Award (prix Nobel alternatif) pour votre engagement  aux côtés des réfugiés et migrants forcés, ainsi que pour la tolérance entre les différents groupes ethnique. Qu’est-ce qui vous a décidé à vous engager dans cette cause ?
 
Svetlana Gannushkina : Je n'ai jamais pris la décision de travailler dans ce domaine. J'ai décidé d'être professeure de mathématiques et j'ai aimé ce travail parce qu'il est intéressant et merveilleux. Quand on est professeur de mathématiques, on sait toujours qu'on fait quelque chose d'utile. Et pourquoi ai-je décidé de m'impliquer ?  Quand la guerre a éclaté faisant explosé la Yougoslavie (1990), les réfugiés des Balkans n'intéressaient personne ici, parce que nous mêmes dans ces années là, on n'arrivait même pas à se procurer du sucre. Et puis, la Perestroïka, a aussi permis de s’organiser socialement et indépendamment. Lorsque j’ai commencé à m'impliquer dans la défense des migrants, demandeurs d’asiles et réfugiés, j’ai été obligée de dire au revoir à mon travail de mathématicienne.

"Agents de l'étranger", l'accusation habituelle faite aux militant.es des droits humains en Russie

Terriennes : Aviez-vous été soutenue au sein de la société civile ou par le gouvernement russe ?

Svetlana Gannushkina : La société civile est la partie organisée de la population, un grand nombre de mes collaborateurs s’y trouvent. Et pour me soutenir, il y a toujours eu aussi Lioudmila Alexeeva (figure de la dissidence en Urss puis en Russie disparue en décembre 2018, ndlr) et Mémorial (ONG de défenses des droits humains fondée en 1989 par Andréï Sakharov) à mes côtés.

Quand au pouvoir... Toutes nos organisations travaillent ensemble. Nous ne manquons pas de gens dans le monde qui veulent travailler avec nous, et c'est merveilleux, cela signifie qu’ils comprennent notre assistance aux migrants et réfugiés. Mais c'est très différent avec l'Etat russe. Nous avons été qualifiés d’agents étrangers. C’était en 2015, bien que la loi sur les subventions soit entrée en vigueur en 2014. Peu à peu, toutes les organisations avec lesquelles je travaille, ou avec lesquelles nous avons des partenariats, sont devenues des agents étrangers. En 2017, un décret gouvernemental a défini les organisations qui devraient être aidées, et il y était clairement écrit que celles qui étaient soutenues par les pays étrangers ne pouvaient être incluses dans ce registre, ce qui signifie que nous perdions ces opportunités. En somme, si nous refusions de recevoir des fonds des pays occidentaux, l'État russe nous fournirait demain tous les fonds nécessaires. Mais nous pensons que recevoir des subventions de différentes sources nous donne de l'indépendance. Dès que nous travaillerons avec une seule source, cela signifiera certainement que nous dépendrons de cette source. C'est pourquoi nous travaillons avec différents fonds de différents pays. Nous serions prêts à choisir les fonds de l'État s'il ne nous dictait pas de règles. Vladimir Poutine a dit : "celui qui paie le joueur de cornemuse choisit la mélodie". Ainsi, lorque nous élaborons un projet, nous l'envoyons à différents donateurs potentiels, et nous demandons "qui s'y intéresse" ou "pour qui cela semble important ? "”.

Terriennes : Au sein de l’Union européenne, de nombreux militants des droits humains comme Cédric Herrou et Martine Landry en France, Domenico Lucano en Italie, etc, sont poursuivis devant les tribunaux après être venus en aide aux migrants. Craignez-vous une situation analogue en Russie ?

Svetlana Gannushkina : Oui, je le crains, mais nous essayons de faire en sorte qu'une telle situation ne se produise pas. Si les "illégaux" ont besoin d'aide, nous essayons simplement de leur fournir une aide matérielle tout en n’enfreignant pas notre législation. Cela dit, si les autorités veulent trouver quelque chose à utiliser contre nous, c’est assez facile. Prenons par exemple le procès de Lev Ponomarev, âgé de 77 ans, en prison pour un post sur Facebook - le directeur du mouvement « Pour les droits de l’Homme », condamné à 25 jours de détention le 5 décembre 2018 était poursuivi pour son appel à manifester contre la répression de jeunes manifestants à Moscou, ndlr). Moi aussi, j'ai été condamnée à plusieurs reprises pour avoir participé à une manifestation.

Terriennes : Que préconisez-vous dans vos actions futures pour un accueil respectueux des migrants ? 
 
Svetlana Gannushkina : Je pense qu'il est nécessaire de travailler sereinement sur l'accord mondial pour une migration légale, sûre et décente qui est en cours d'élaboration. Le 10 décembre 2018, le Pacte de Marrakech a été ratifié, il servira de base à cette coopération internationale globale à long terme visant notamment à créer un canal de migration légale, des mécanismes d'autocontrôle des processus migratoires, et il est important d'être d'accord sur cela. Plus de 150 États y ont participé. Il me semble nécessaire de travailler dans cette direction qui vise à faire en sorte que les différences entre migration et asile deviennent plus nuancées…

(NB - Ce texte ratifié au Maroc pour des « migrations sûres, ordonnées et régulières », qui fait tant hurler certain.es est un simple cadre de coopération juridiquement non contraignant, qui repose sur les engagements convenus par les Etats membres » et « respecte la souveraineté des Etats et les obligations que leur fait le droit international »)