"Faites des bébés ?"

Taux de fécondité en berne : une tendance mondiale, une inquiétude justifiée ?

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Triplés indiens

Des triplés à l'hôpital d'Hyderabad, en Inde, le jeudi 1er avril 2010, date à laquelle ce pays a dépassé plus d'un milliard d'habitants.

©AP Photo/Mahesh Kumar A.
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"Réarmement démographique"... La formule utilisée par le chef de l'Etat français a suscité la polémique chez les féministes. Depuis une dizaine d’années, la natalité baisse en France, comme un peu partout dans le monde. Faut-il vraiment s'en inquiéter ? Enquête.

Lors de sa conférence de presse du 16 janvier 2024, Emmanuel Macron a présenté les mesures du gouvernement pour son “réarmement démographique”. Les propos du président français ont suscité l’incompréhension et l’indignation de nombreuses activistes et associations féministes, qui condamnent "des éléments de langage aux discours guerriers et ultra-conservateurs".

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"Les corps des femmes ne doivent pas être instrumentalisés au service de la nation ou d’un effort de guerre, au sens propre ou figuré. Ce sont les droits de chacun·e et la recherche de l’égalité de genre qui doivent motiver l’action publique", écrit l'organisation Equipop sur son site internet, pendant que le Planning familial qualifie les solutions proposées (par les autorités) de "réactionnaires".

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Moins de bébés

678 000 bébés sont nés en France en 2023, selon le dernier bilan démographique de l’Insee. C’est 20 % de moins qu’en 2010. L’indice de fécondité, qui a longtemps tourné autour de 2 enfants par femme, est descendu à 1,68.

La France reste un pays où le taux de fécondité est l’un des plus hauts d’Europe. Ailleurs, en Asie de l’Est, en Europe de l’Est et du sud et en Amérique latine, la baisse du taux de fécondité s’accompagne d’une baisse de la pyramide des âges, ce n’est pas le cas pour la France. Magali Mazuy, démographe ( Ined)

S’il est encore trop tôt pour parler d’une baisse durable, les démographes, comme la chercheuse Magali Mazuy, responsable des sujets liés à la fécondité, la fécondité et à la conjugalité à l’Institut national d’études démographiques (Ined), appellent à prendre du recul. "Oui, depuis dix ans, la natalité baisse en France, mais cette baisse n’est pas si importante et on ne sait pas encore comment elle va évoluer dans les années à venir. La France reste un pays où le taux de fécondité est l’un des plus hauts d’Europe. Ailleurs, en Asie de l’Est, en Europe de l’Est et du sud et en Amérique latine, la baisse du taux de fécondité s’accompagne d’une baisse de la pyramide des âges, ce n’est pas le cas pour la France."

En 2022, dans ses projections démographiques, l’ONU estimait d’ailleurs que le taux de fécondité mondial s’élevait à 2,5 enfants par femme, alors qu’il était de 5 enfants par femme en 1950 et qu’il diminuera encore dans les décennies à venir selon les prévisions.

Aujourd’hui, on observe une baisse de la fécondité quasiment partout dans le monde, à des vitesses plus ou moins rapides selon les pays. Magali Mazuy, démographe (Ined)

Le taux de natalité mesure le nombre de naissances dans un pays, le taux de fécondité calcule le nombre moyen d’enfants par femme en âge d’en avoir. "Il y a parfois de grandes disparités entre les deux taux", souligne Magali Mazuy. Les deux restent liés lorsqu’il s’agit d’évaluer la natalité d’un pays. "Aujourd’hui, on observe une baisse de la fécondité quasiment partout dans le monde, à des vitesses plus ou moins rapides selon les pays, poursuit la démographe. Mais elle n’entraîne pas forcément une baisse de la natalité."

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Un nouveau modèle familial

Pourtant, il se passe bien quelque chose : le modèle familial est en train de changer. En France, comme en Europe, la diminution des naissances peut s’expliquer par différentes raisons. "Il y a, d’une part, le report de l’âge à la première naissance (dû à l’allongement des études, à la priorisation d’autres projets avant celui d’avoir un enfant). Ce report peut notamment avoir des implications sur la taille finale des familles", explique la socio-démographe canadienne Laurence Charton.

La taille des familles se réduit aussi en nombre d’enfants, car il est souvent difficile de concilier vie familiale et professionnelle, en particulier pour les femmes. Laurence Charton, socio-démographe

Selon les derniers chiffres d’Eurostat, l’âge moyen d’une femme de l’Union Européenne lorsqu’elle accueille son premier bébé était de 31 ans en 2021, et cet âge recule d’année en année.

"La taille des familles se réduit aussi en nombre d’enfants, car il est souvent difficile de concilier vie familiale et professionnelle, en particulier pour les femmes. Enfin, les couples ont le sentiment de devoir remplir les 'bonnes' conditions pour avoir un enfant : le 'bon' âge, un couple 'stable', une situation professionnelle 'stable', un revenu considéré comme suffisant, un logement adapté, etc., ce qui peut les faire hésiter à avoir des enfants", détaille encore Laurence Charton.

On observe des angoisses quant au futur, de l’éco-anxiété. En contrôlant sa fécondité, les jeunes peuvent avoir le sentiment d’avoir un impact sur l’avenir, d’un point de vue écologique. Laurence Charton, sociodémographe

Il semble que beaucoup de couples en âge d’avoir des enfants reportent désormais leur projet bébé, en raison du contexte socio-économique : inflation, crises sanitaires et guerres, difficulté d’accès au logement, précarisation du marché de l’emploi… Si les raisons sont multiples, elles restent des freins à l’accueil d’un nouveau-né. Les jeunes sont aussi de plus en plus préoccupés par l’état de la planète : "On observe des angoisses quant au futur, de l’éco-anxiété. En contrôlant sa fécondité, les jeunes peuvent avoir le sentiment d’avoir un impact sur l’avenir, d’un point de vue écologique", ajoute l'experte.

Je ne pense pas que les couples n’auront plus d’enfant du tout, car il y a encore une forte injonction pour les femmes à devenir mère et la norme sociétale de la famille reste très ancrée. Magali Mazuy, démographe

Selon un sondage Ifop pour le magazine Elle, réalisé en 2022, 41 % des françaises en âge d’avoir des bébés aimeraient avoir deux enfants. Elles ne sont, toujours selon ce sondage, que 15 % à souhaiter trois enfants et plus et 31 % déclarent ne pas vouloir d’enfant.

"Au niveau européen, le modèle dominant est aujourd’hui la famille à deux enfants, poursuit Magali Mazuy. Il y a de moins en moins de familles nombreuses. Mon hypothèse, c’est qu’on pourrait voir une augmentation des familles avec un seul enfant dans les années qui viennent. Je ne pense pas que les couples n’auront plus d’enfant du tout, car il y a encore une forte injonction pour les femmes à devenir mère et la norme sociétale de la famille reste très ancrée."

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Les femmes sous pression

Alors pourquoi cette baisse de la natalité française inquiète-t-elle autant une partie de la classe politique, et ce jusqu'au plus haut sommet de l'Etat ?

"Il y a en France une tradition nataliste et catholique qui pèse encore sur la société. Beaucoup d’états craignent une baisse démographique, car ils pensent qu’une population forte signifie un pays fort. Mais il y a déjà plusieurs pays, comme le Japon ou la Corée du Sud par exemple, qui sont en déclin démographique.", souligne Laurence Charton. Et cette inquiétude retombe sur les épaules des femmes en âge d’avoir des enfants.

La pression est toujours mise sur les femmes , alors que toutes les études montrent que des aides ou des soutiens à une meilleure conciliation famille, études, travail sur le long terme (...) pour chaque membre du couple, ont des effets positifs sur les niveaux de fécondité. Laurence Charton

"Les gouvernements s’alarment pour des raisons socioéconomiques (notamment le paiement des retraites et le déséquilibre démographique : moins de jeunes pour s’occuper des plus vieux), analyse la sociodémographe canadienne. La pression est toujours mise sur les femmes, alors que toutes les études montrent que des aides ou des soutiens à une meilleure conciliation famille, études, travail sur le long terme – et pas uniquement sur les six premiers mois de vie d’un enfant -, pour chaque membre du couple, ont des effets positifs sur les niveaux de fécondité."

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Une démographie mondiale sur le déclin dès 2100

Selon les prévisions de l’ONU concernant l’évolution démographique mondiale, le taux de fécondité et le nombre de naissances vont continuer à baisser au cours de notre siècle. Et la population devrait commencer à décliner dès la fin du siècle, peut-être même plus tôt, selon d’autres études, dont celle de l’ONG Earth4all, publiée en mars 2023.

Beaucoup de pays européens comme la Bulgarie, la Croatie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, l’Ukraine, entre autres, pourraient voir leur population baisser de 15 % d’ici 2050, selon le rapport de l’ONU : "le taux de fécondité dans tous les pays d'Europe est aujourd'hui inférieur à celui nécessaire pour parvenir à un seuil de renouvellement de la population à long terme (c’est-à-dire en moyenne 2,1 enfants par femme), et ce, depuis plusieurs décennies dans certains cas", peut-on lire dans les prévisions de l’ONU.

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