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Tchad : la justice se penche sur un cas de mariage forcé et d'enlèvement de mineure

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©TV5MONDE / Reportage : A. Bazzara - Commentaire : K.G. Barzegar - Montage : S. Alayrangues

Après de nombreux renvois, la justice tchadienne va examiner en appel une affaire de mariage forcé, d'enlèvement et de violences sur une mineure qui dit avoir été séquestrée et torturée pendant plus d'un an par son mari... Ce dernier a été placé en détention le mardi 23 octobre 2018 pour "tentative de corruption sur magistrat".

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A la voir, personne ne pourrait deviner le calvaire qu'elle a subi. Hawariya Mahamat Abdoulaye a 16 ans et vit avec son tuteur légal et sa famille à N'Djamena.

A neuf ans, son père l'a promise à un homme qui devait attendre sa majorité pour l'épouser. A 13 ans pourtant, l'adolescente est mariée de force. A 14 ans, elle est enlevée, séquestrée et torturée par son époux quinquagénaire pendant plus d'un an.
 
Mon mari et son frère qui est chauffeur de taxi sont venus pour m'enlever. Ils m'ont ligoté les pieds et les mains, ils m'ont mis du scotch sur la bouche. J'ai eu très peur. Je pleurais. Ils m'ont battue et torturée. Cela m'a paru durer une éternité. Aujourd'hui, j'ai envie que tout ça se termine. J'ai envie d'oublier cette souffrance.Hawariya Mahamat Abdoulaye, victime de mariage forcé et d'enlèvement
La jeune fille dit avoir fui à pied, en pleine brousse, avant d'être accueillie par ses proches.

Deux ans de bataille judiciaire

Par crainte de représailles, elle décide de porter l'affaire devant la justice et accuse son mari d'enlèvement et de violences. Mais en première instance, en août 2017, l'homme est jugé "non coupable" et relaxé, le tribunal considérant l'"infraction non constituée". La famille fait aussitôt appel. Une bataille judiciaire qui dure depuis deux ans, avec pas moins de neuf renvois par les juges...
 

Les gens veulent nous décourager, ils veulent qu'on arrête. Mais on ne peut pas, nous parents de la fille, vivre avec cette impunité dans notre tête.Saleh Idriss, cousin et tuteur de Hawariya

"Nous croyons qu'un jour il y aura justice et cette fille va être rétablie dans ses droits même si son enfance lui a été arrachée", ajoute-il.

Le mariage des mineures interdit depuis 2015

Au Tchad, il y a pourtant une base juridique solide contre le mariage des mineurs. 
Une loi et une ordonnance de 2015 fixent l'âge minimum du mariage à 18 ans.
Les contrevenants risquent 5 à 10 ans de prison et une amende allant jusqu'à 5 millions de francs CFA.
 

Les coûtumes chez nous ont la vie dure donc je crois qu'un travail préalable de sensibilisation est en train d'être fait par tous les acteurs et on espère qu'une fois que cette sensibilisation aura atteint ses objectifs, je pense que la tolérance sera zéro.Djimet Arabi, ​ministre tchadien de la Justice

"Depuis l'interdiction du mariage des enfants signée en 2015, nous avons constaté des avancées et quelques condamnations; mais certaines coutumes ou la pauvreté restent des obstacles", précise le ministre.

Au Tchad, 68% des femmes sont mariées avant leur majorité et celles-ci font l'objet de nombreuses violences, dont des mariages par rapt dans certaines communautés, indique l'Unicef.

Le mari arrêté pour tentative de corruption de magistrat

Dernier rebondissement dans le dossier, le mari d'Hawariya a été placé en garde à vue  mardi pour "tentative de corruption sur magistrat", a déclaré le ministre de la Justice, Djimet Arabi, à l'AFP. Haroun Hissein "a été conduit à la Section nationale de recherches judiciaires (SNRJ) de N'Djamena pour enquêtes. Il semblerait qu"il aurait donné 6 millions de francs CFA (9.146 euros) à la justice tchadienne", a-t-il ajouté.

"Il y a plusieurs mois, alors que le Conseil islamique entendait Haroun Hissein pour gérer le cas de Hawariya au niveau du droit coutumier, M. Hissein et sa famille ont déclaré avoir payé 6 millions de francs CFA de pots-de-vins à la justice", indique à l'AFP Saleh Idriss, le cousin de Hawariya. "J'avais enregistré ces échanges pour qu'ils servent de preuve et M. Hissein avait déjà été arrêté pour tentative de corruption. Il a été relaxé sans avoir été jugé, après le départ de N'Djamena du procureur qui avait suivi l'affaire", précise Saleh Idriss.

Plusieurs fois reporté, le procès en appel doit avoir lieu le 31 octobre. "Le ministère de la Justice va suivre avec beaucoup d'attention ce dossier pour qu'il se dénoue rapidement", indique M. Arabi. Le divorce pourrait être prononcé rapidement si le père de Hawariya fait les démarches auprès du tribunal civil, selon le ministre.