Terriennes

"Tchika" : première revue pour féministes en herbe

Numéro 1 du magazine Tchika, en version papier en juin 2019, mais déjà à découvrir en ligne sur abonnement.
Numéro 1 du magazine Tchika, en version papier en juin 2019, mais déjà à découvrir en ligne sur abonnement.
Numéro 1 du magazine Tchika, en version papier en juin 2019, mais déjà à découvrir en ligne sur abonnement.
Tchika, premier magazine féministe pour les 7 à 12 ans. Le premier numéro sortira en juin 2019.

Tchika sonne comme "chica", qui signifie petite fille en espagnol. C'est le nom de ce magazine francophone d'un tout nouveau genre. Destiné aux fillettes, il entend faire valser les stéréotypes de genre, justement, et s'assume totalement féministe. Financé grâce à une opération de collecte de fonds sur internet, le premier numéro est attendu en juin.

C’est une première. Si de nombreux magazines jeunesse s’adressent aux enfants de tous sexes confondus, la presse destinée spécifiquement aux petites filles perpétue les clichés de genre. Entre un graphisme invariablement teinté de rose ou de violet et décoré de fleurs, et des rubriques mode, beauté, déco… aucune chance de faire bouger les lignes.

C’est là que la Française Elisabeth Roman, ancienne rédactrice en chef de Science & Vie Découvertes, a su saisir la balle au bond. Après deux mois passés à développer Tchika dans un incubateur, la journaliste spécialisée dans la presse jeunesse a lancé son crowdfunding.  En dix jours, le projet avait déjà atteint 100% de financement. "C’est complètement dingue !" réagit-elle au téléphone.

Non, le rose ce n'est pas (que) pour les filles

Premier dossier du numéro un du magazine Tchika, objectif déconstruire les clichés à commencer par le ... rose.
Premier dossier du numéro un du magazine Tchika, objectif déconstruire les clichés à commencer par le ... rose.
©captureecran
Au menu du futur trimestriel, dont la première édition sera imprimée en juin, on trouve le portrait d’Amandine Henry, capitaine de l’équipe de France féminine de football, un dossier sur l’artiste Frida Kahlo, un article scientifique qui décortique les mains ou encore un papier sur la colère – le premier d’une série à propos des émotions.

Chaque mois, un article s’attachera à défaire un stéréotype de genre comme "le rose c’est pour les filles". Des sujets pour informer, avec une ligne féministe qui, si elle n’est pas énoncée – "parce que c’est un mot d’adulte", argumente Elisabeth Roman –, est pleinement assumée.
 

"J’ai toujours eu envie de créer un magazine. Quand j’étais à Science & Vie, je réalisais que des filles nous lisaient, mais pas assez. C’était environ 40% des abonnés. Malgré tout ce qu’on faisait, il y avait toujours cette dimension scientifique repoussante, parce qu’on dit encore aux petites filles que ce n’est pas pour elles. Cet été, je me suis dit : allez, je me lance", raconte la fondatrice de Tchika.

Pour justifier sa ligne éditoriale, Tchika a publié quelques données intéressantes sur sa page de crowdfunding, dont celle-ci : "Dans les manuels de CP, les femmes représentent 40% des personnages et 70% de ceux qui font la cuisine ou le ménage. Mais seulement 3% de ceux qui font un métier scientifique." Un constat d’une étude française qui fait écho à une recherche récente du "2e observatoire", institut romand de recherche et de formation sur les rapports de genre.
 

Dès l’enfance, on a des injonctions : les filles "sages comme des images", ça résume tout. La mission de "Tchika", c’est qu’au fur et à mesure, les filles se posent des questions sur elles-mêmes et se construisent.
Elisabeth Roman, créatrice du magazine Tchika
Les chercheuses Bulle Nanjoud et Véronique Ducret ont passé les manuels scolaires romands au peigne fin. Dans les livres de mathématiques, par exemple, 76 personnages sont masculins, contre 27 féminins. Le plus souvent, les figures féminines sont reliées à la sphère privée ou représentées dans des fonctions d’enseignantes. Les résultats ont été publiés en octobre 2018 dans le guide Le ballon de Manon et la corde à sauter de Noé, destiné à sensibiliser le corps enseignant primaire aux discriminations et aux violences de genre.
 
©captureecran

Si les clichés persistent même à l’école, un magazine jeunesse comme celui-ci est donc porteur d’un message quasiment militant. Et cela se retrouve dans la notion d’empowerment – ou "empouvoirement" – prôné par le média. "Le but du magazine, c’est finalement de réussir à se trouver soi-même. Dès l’enfance, on a des injonctions: les filles "sages comme des images", ça résume tout. La mission de Tchika, c’est qu’au fur et à mesure les filles se posent des questions sur elles-mêmes et se construisent", résume Elisabeth Roman.
Les quatre Tchikas imaginées par la dessinatrice Isabelle Mandrou accompagneront les jeunes lectrices tout au long du magazine.
Les quatre Tchikas imaginées par la dessinatrice Isabelle Mandrou accompagneront les jeunes lectrices tout au long du magazine.
©captureecran

Tchika déclare la guerre aux clichés de genre, et pas seulement dans les différences entre filles et garçons : l’illustratrice Isabelle Mandrou a imaginé quatre "tchikas" aux profils variés pour prôner la diversité. Celles du monde réel, celles des petites filles qu’on croise chaque jour dans la rue.

Pas pour les garçons ?

"Les gens me disent : 'c’est le magazine dont je rêvais et qui n’existait pas' ou 'merci pour mes filles, enfin un magazine pour elles'", cite Elisabeth Roman. Et pourtant, on serait tenté de se demander si pour vraiment déconstruire les stéréotypes, il ne faudrait pas aussi s’adresser aux garçons ?

Pour Joëlle Darwiche, membre du Centre de recherche sur la famille et le développement au sein de la Faculté des sciences sociales de l’Unil, la réponse est : oui et non. "Idéalement, il faut parler aux deux. Mais en même temps, est-ce qu’on atteindrait notre cible, qui est d’aider les filles stigmatisées dès qu’elles sont petites ? Les filles ont déjà, à cet âge, un traitement inégal, donc il s’agit de les coacher plus directement […] Ce magazine amène du concret. Je le trouve original, très novateur, et si l’accueil est positif, ça veut dire que le changement social a quasiment devancé l’offre, alors que parfois c’est l’inverse. »

Cependant l’équipe du magazine n’oublie pas les garçons, qui pourraient faire l’objet d’autres projets. "Notons quand même que les garçons peuvent lire Tchika ! Les filles lisent des choses masculinisées à plein d’endroits. Ce n’est pas exclure les garçons, c’est d’abord s’intéresser aux filles", précise la rédactrice en chef. Tout est dit. L’aventure Tchika ne fait que commencer, mais sa fondatrice rêve d’en faire un mouvement. Podcasts, conférences et autres déclinaisons pourraient compléter cet ovni – bienvenu – de la presse jeunesse.
 

Article publié en accord avec nos partenaires Le Temps, à retrouver ici «Tchika», premier magazine féministe pour les 7 à 12 ans