Tina Turner, celle qui a ouvert "la voix" sur les violences conjugales

Voix puissante, crinière de lionne et jambes sans fin... Mais pas seulement. Tina Turner, qui s'est éteinte à l'âge de 83 ans, a été la première femme noire chanteuse de rock à remplir les stades, mais aussi à parler publiquement de l'enfer des violences conjugales.

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Tina Turner, puissante et libératrice

Tina Turner ici lors d'un concert à Cologne, en Allemagne, le 14 janvier 2009. La "reine du rock'n roll" est décédée après une longue maladie chez elle à Küsnacht près de Zurich, en Suisse. Elle avait 83 ans.

©AP Photo/Hermann J. Knippertz
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Elle était la "reine du rock'n'roll", ou encore Tina "The Best" comme l'affiche le quotidien Libération à sa Une en référence à son célèbre titre Simply The Best ("simplement la meilleure") - reprise de Bonnie Tyler.

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Tina Turner était connue pour ses performances devant des stades pleins à craquer, qui hurlaient en choeur ses refrains, dont celui du non moins célèbre What's love got to do with it (Qu'est-ce-que l'amour a à voir avec ça), un titre évocateur des violences conjugales que son mari Ike lui a fait subir pendant des années.

Elle a ouvert la voie à tant de femmes noires et blanches dans la musique rock. Gloria Gaynor

De la Maison Blanche, qui a salué une "icône", à Mick Jagger ou Gloria Gaynor, pour qui elle "a ouvert la voie à tant de femmes noires et blanches dans la musique rock", Tina a reçu une pluie d'hommages dans le sillage de l'annonce de son décès en Suisse, où elle résidait depuis des années.

hommage Tina

"S'il n'y avait pas eu Tina Turner, je ne sais pas comment j'aurais pu sortir de mon mariage violent", confie Jessica Rawls de Houston devant le portrait de Tina Turner qui a son étoile sur le Hollywood Walk of Fame, le mercredi 24 mai 2023, à Los Angeles.

©AP Photo/Chris Pizzello

Je n'ai jamais vu de ma vie une femme si puissante, si courageuse, si fabuleuse... Et ces jambes ! Beyonce

Pionnière du rock, elle avait inspiré d'autres "queens", comme Beyoncé : "Je n'ai jamais vu de ma vie une femme si puissante, si courageuse, si fabuleuse... Et ces jambes !", avait lancé la chanteuse américaine en 2005, lors d'une soirée en l'honneur de Tina Turner.

Ike et Tina, l'enfer des violences

Mais l'artiste rugissante aux huit Grammy Awards, née dans le Tennessee en 1939, était aussi une miraculée de la scène artistique.

En 1956, elle rencontre à Saint-Louis (Missouri, centre) celui qui deviendra son mari et son bourreau. Anna Mae Bullock n'a alorsque 16 ans et chante pour les Kings of Rythm, le groupe de blues d'Ike Turner, de huit ans son aîné. Avec lui, Tina échappe à son destin de fille d'ouvriers divorcés, abandonnée par ses parents et placée toute jeune comme domestique. Mais elle découvre aussi la violence de la part d'un homme qui décide de tout et la fait changer de nom et de prénom.

"J'avais une vision de conte de fées, J'imaginais une demande en mariage et une robe blanche. Dans les faits, quelqu'un nous a présenté un document à signer. Puis on est allé dans un bordel regarder un spectacle érotique. Ça me fait mal rien que d'y repenser", raconte-t-elle dans le documentaire Tina Turner, la rage de vaincre. En 1960, elle doit remonter sur scène, deux jours seulement après avoir donné naissance à son fils Ronald.

Il savait que je ne l'aimais plus. Il avait une peur paranoïaque de me voir partir. Tina Turner, documentaire Tina, La rage de vaincre (2019)

The Ike and Tina Turner Revue devient l'une des formations noires les plus populaires du pays dans les années 1960, puis une première partie de la tournée britannique des Rolling Stones ouvre au couple la porte du succès en Europe. Pendant toutes ces années, son mari ne lui verse aucun cachet. 

"Il savait que je ne l'aimais plus. Il avait une peur paranoïaque de me voir partir. Il sentait que je songeais à le quitter. Ça a été le début de la fin. Et le début de ses accès de violence et de sadisme", confie-t-elle encore. 

Après des années de maltraitances et d'humiliation, Tina Turner prend la décision qui changera sa vie. En juillet 1976, la chanteuse s'échappe de la chambre d'hôtel de Dallas où dort Ike, qui vient de la frapper pour la dernière fois. Elle n'a que 36 cents en poche, vient de tirer une croix sur la tournée qui devait commencer le soir-même et entame une existence errante afin d'échapper à ce mari toxicomane et violent.

La résurrection

Changeant régulièrement de cachette pour échapper à son mari, Tina Turner finit par obtenir le divorce et se réfugie dans le bouddhisme. Mais les dettes s'accumulent et sa carrière semble sur une voie de garage. Jusqu'au jour où elle rencontre le producteur australien Roger Davies, qui a déjà relancé la carrière de Joe Cocker. Roger change tout : look, musiciens, répertoire et donne une impulsion résolument rock à la chanteuse. Tina Turner remonte sur scène aux côtés de géants comme Mick Jagger, Rod Stewart et David Bowie.

En 1983, la chanteuse reprend un tube de 1971, Let's stay together. L'année suivante est celle de la consécration avec l'album Private Dancer, dont le titre est signé Mark Knopfler (Dire Straits). Avec What's Love Got To Do With It, Tina Turner accroche enfin le sommet des hit-parades dans son pays natal.

Elle triomphe au cinéma en 1985 dans le troisième opus de Mad Max, avec Mel Gibson. Dix ans plus tard, elle interprète Golden Eye, la chanson titre de la bande originale d'un épisode de James Bond au cinéma. Avec plus de 50 millions d'albums vendus, Tina Turner accumule les fausses tournées d'adieux.

 

Une parole libératrice bien avant #Metoo

Produit par HBO, le documentaire Tina retrace la vie d’Anna Mae Bullock, qui inscrit son histoire dans les mouvements "Woman Empowerment" et "Black Empowerment". On y retrouve des extraits sonores originaux de l'interview qu'elle accorda en 1981 à la revue People. C'est à ce moment là, qu'elle révèlera les violences et abus physiques que lui a infligés son ex-mari Ike Turner. 

À l’heure post-#MeToo, Tina Turner fait figure de pionnière, pour avoir publiquement pris la parole afin de témoigner des violences subies après des années de silence. Le documentaire montre combien son témoignage fut libérateur pour nombre de femmes au début des années 1980. 

Une troisième vie en Europe, en famille

Elle s'installe définitivement en Europe dans les années 1980, partageant sa vie entre Zurich et une villa à Villefranche-sur-Mer, près de Nice, avec son compagnon Erwin Bach, de 17 ans son cadet. Ils se marient en 2013, année où elle prend la nationalité suisse. En 2018, elle perd son fils aîné Craig Turner, mort dans un suicide. Un autre de ses fils, Ronnie, est mort en 2022.

Elle accumule les récompenses comme la médaille française des Arts et des Lettres, et entre en 2021 au Rock and Roll Hall of Fame, le panthéon américain du rock et de la musique populaire.

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