Terriennes

Tunisie : une série télé relance le débat sur la polygamie

La série tunisienne <em>Baraa</em> est, depuis le début du ramadan, l'une des plus regardées de Tunisie. Elle relance le débat sur la polygamie, interdite depuis 1956 par le Code du statut personnel promulgué par l'ancien président Habib Bourguiba.
La série tunisienne Baraa est, depuis le début du ramadan, l'une des plus regardées de Tunisie. Elle relance le débat sur la polygamie, interdite depuis 1956 par le Code du statut personnel promulgué par l'ancien président Habib Bourguiba.
©capture d ecran / instagram bara2a.serie

La série Baraa diffusée sur une chaine privée tunisienne se retrouve au coeur d'une polémique. Et pour cause : son personnage principal veut prendre une seconde épouse. De quoi relancer, en plein mois de jeûne du ramadan, le débat sur la polygamie. Une pratique pourtant interdite depuis plus de soixante ans dans ce pays, pionnier concernant les droits des femmes dans le monde musulman. 

"Baraa" signifie "innocence". Voilà le nom de cette série qui déchaîne les passions. Diffusé sur la chaine privée El Hiwar Ettounsi, chaque épisode recueille un vaste succès populaire et rassemble des milliers de téléspectateur-trice-s depuis le début du ramadan, chaque soir, juste après la rupture du jeûne.

L'objet de la polémique est survenu lors du troisième épisode : égrenant un chapelet, le personnage principal Wannas annonce son souhait de prendre une deuxième épouse, et cela devant sa femme et ses enfants. Pour cela, il revendique la charia, la loi islamique qui est, selon lui, "au-dessus de toutes les autres lois".

Polygamie et mariage religieux (zawaj orfi, ndlr) : deux pratiques interdites par la loi tunisienne... Le Code du statut personnel a été promulgué le 13 août 1956 par l'ancien président Habib Bourguiba, quelques mois après l'indépendance du pays. Il s'agit d'une législation révolutionnaire qui a accordé aux Tunisiennes des droits sans précédent dans le monde arabe. Il a aboli la polygamie, interdit la répudiation et institué le divorce judiciaire. Depuis, seul le mariage civil est reconnu par la loi.

Polygamie passible d'un an de prison

"Il n'est pas question de remettre ces questions en discussion", puisque le CSP "a tranché sur ces pratiques", dénonce dans un communiqué le Parti Destourien Libre (PDL). Pour cette formation politique, anti-islamiste, "ces crimes" (polygamie et mariage coutumier, ndlr), passibles d'un an d'emprisonnement, sont réapparus dans la société tunisienne depuis l'arrivée au pouvoir en 2011 du parti d'inspiration islamiste Ennahdha. Selon le parti d'Abir Moussi, "les scènes montrées dans la série sont autant d'avertissements pour les femmes tunisiennes afin qu'elles prennent conscience de l'humiliation qui les attend avec la montée des forces obscurantistes aux postes de décision", rapporte le site kapitalis.com

La polygamie et le mariage coutumier sont "des formes de violence contre les femmes" et leur évocation "normalise la culture de l'impunité", réagit de son côté l'organisation Aswat Nissa (Voix des femmes), sur sa page Facebook. "Jusqu’à quand la dramaturgie tunisienne continuera-t-elle à normaliser la violence à l’égard des femmes, comme ce qu’on a vu au troisième épisode du feuilleton Baraa qui est la série la plus regardée par les Tunisiens ?", s'insurgent les militantes. L'ONG a demandé l'intervention de la Haute autorité de l'audiovisuel tunisien (Haica), une instance qui contrôle le contenu des médias.

[Mon frère, le réalisateur de la série "Innocence" s'en fout que nous vivions dans un pays où une loi vieille de soixante ans criminalise le mariage traditionnel et le fait d'avoir plusieurs épouses !?
Frère, ça ne te dérange pas que le mariage traditionnel et la polygamie représentent un type de violence contre les femmes !?]

Le mariage orfi est non seulement interdit mais passible de prison. Cela n'empêche pas qu'il existe bel et bien, et en tant qu'avocate, j'en ai constaté depuis des décennies. Donc on peut en parler.
Bochra Bel Haj Hmida, ancienne députée tunisienne

Une position que Bochra Bel Haj Hmida, ancienne députée et ancienne présidente de l'association tunisienne des femmes démocrates, jointe par Terriennes, comprend, mais ne partage pas : "Par principe, je suis contre la censure des créations littéraires, artistiques ou académiques. Il n'y a pas de sujets tabous et il ne doit pas y en avoir, surtout que la réalité n'est pas toujours conforme à la loi. Le mariage orfi est non seulement interdit mais passible de prison. Cela n'empêche pas qu'il existe bel et bien, et en tant qu'avocate, j'en ai constaté depuis des décennies. Donc on peut en parler".  Ce qui peut être critiqué, selon elle, "c'est l'approche, mais pas le fait d'en parler et d'en saisir les causes. Et quand j'ai vu quelques séquences de ce feuilleton, je n'ai pas vu d'apologie de cette pratique illégale et attentatoire à la dignité des femmes. Les prochains épisodes nous éclaireront sur l'approche de la série."

"Hypocrisie sociale" ou "conflit idéologique" ? 

Le sociologue Mohamed Jouili se veut, lui, rassurant : la série "est une oeuvre d'art dramatique qui ne reflète pas systématiquement la société tunisienne... Parler de la polygamie ou du mariage orfi ne menace en aucun cas les acquis de la femme", ajoute-t-il.

A ses yeux, la polémique illustre plutôt "une hypocrisie sociale", parce qu'"on accepte de discuter de ces phénomènes en privé, entre amis, mais on s'indigne et on s'emporte quand on les évoque en public". Le sociologue dénonce "une instrumentalisation 'débile' pour gagner des points sur le plan politique".

En Tunisie, certains sont pour le concubinage et d'autres approuvent le mariage coutumier.
Doued Ghorbali, sociologue

Pour un autre sociologue, ces questions peu abordées habituellement restent des sujets tabous, pourtant ce sont des phénomènes qui existent en Tunisie. "Un art dramatique n'a pas pour rôle de donner une bonne image de la société. Il expose un point de vue ou des questions de société pouvant être un sujet de débat", explique Doued Ghorbali. "En Tunisie, certains sont pour le concubinage et d'autres approuvent le mariage coutumier", ajoute-t-il , pour qui cette polémique reflète "un conflit idéologique entre conservateurs et ceux qui se présentent comme des progressistes". Après la montée des mouvements islamistes qui a suivi la chute du régime de Zine El Abidine Ben Ali, selon l'expert, "le mariage religieux s'est répandu dans les milieux universitaires", notamment parmi les étudiants qui y ont recours pour vivre en couple avec une validation religieuse.

Polygamie, lois et droits des femmes tunisiennes

La liberté d'expression acquise après la révolution de 2011 a même pu encourager certains à réclamer le retour de la polygamie. Ce fut le cas notamment d'un collectif de femmes qui avait organisé une manifestation début 2018. En octobre de la même année, une juge déclarait lors d'une audience de réconciliation entre un couple en instance de divorce que "si la polygamie n'était pas interdite, il n'y aurait pas autant de fléaux sociaux".

Des propos qui avaient fait réagir l'avocate Bochra Bel Haj Hmida qui avait interpellé la magistrate sur sa page Facebook en ces termes : "Et pour votre gouverne, la polygamie n'a aucun impact sur ce que vous appelez fléaux et qui sont largement partagés par toutes les nations et cultures". 

Selon les statistiques du ministère de la Justice, 1 718 dossiers de mariage orfi ont été examinés par les tribunaux du pays entre 2015 et 2020. Sur le site tunisienumerique.com , on apprend que les services de sécurité tunisiens ont récemment arrêté un homme accusé de violences aggravées, négligence parentale et polygamie dans la gare de Ben Arous dans la banlieue de Tunis. 

Un grand travail reste à faire pour assurer l'égalité sur tous les plans, notamment économiques, ainsi qu'au niveau des mentalités.
Bochra Bel Haj Hmida

Qu'est-ce-que cette polémique dit de la situation des droits des femmes aujourd'hui en Tunisie ? Pour Bochra Bel Haj Hmida, après soixante-quatre ans, les droits des femmes sont renforcés sur le plan législatif, y compris du fait de l'éducation des filles, mais aussi par la présence des femmes dans les lieux publics. "Il reste beaucoup à faire pour mettre fin au patriarcat", conclut-elle néammoins, "un grand travail reste à faire pour assurer l'égalité sur tous les plans, notamment économiques, ainsi qu'au niveau des mentalités". 

La série Baraa réalisée et produite par Sami Fehri est accessible sur la plate-forme de vidéo à la demande payante SamiFehri.tn ou sur la chaine privé Elhiwar Ettounsi.