Terriennes

Turquie : la journaliste et écrivaine Mine Kirikkanat menacée de mort

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© TV5MONDE

Pour avoir déclaré son admiration pour Mustapha Kemal, la journaliste et romancière franco-turque Mine Kirikkanat fait l'objet d'une campagne de presse et de menaces de mort. Rencontre à Istanbul avec une journaliste en danger. 

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C'est une figure familière de TV5MONDE. La journaliste et romancière franco-turque est intervenue souvent dans l'émission Kiosque et écrit pour le site Web d'informations, notamment dans la rubrique Terriennes :

Mine Kirikkanat, basée à Istanbul, est aussi une figure de la vie intellectuelle de son pays. Sociologue des religions, historienne, écrivaine et éditorialiste, elle a été récompensée trois fois du prix de la journaliste la plus courageuse de Turquie, hommes et femmes confondus. Outre TV5MONDE, elle travaille pour le quotidien La Dépêche, et des chaînes européennes de télévision, telle la franco-allemande Arte, et la suisse RTS. 

Dans ses éditoriaux pour le quotidien Cumhuriyet, dont elle est aussi membre du conseil éditorial et qui a perdu six collaborateurs dans des attentats, Mine Kirikkanat a pu chroniquer la dérive autoritaire du régime Erdogan et les pressions qui s'exercent sur la presse. 

Des pressions qui la touchent maintenant directement : elle est depuis quelques jours la cible d'une campagne de presse du journal islamiste Akit, relayée par des chaînes de télévision de la même obédience.

Ils lui reprochent d'avoir déclaré que Mustapha Kémal, fondateur de la République Turque et prescripteur de la laïcité était son "idole". En prenant le mot dans un sens réducteur, la sentence est vite tombée : Mine Kirikkanat offenserait Dieu, ce serait une mécréante. Des menaces de morts anonymes ont vite suivi sur ses comptes Twitter, Instagram, Facebook. 

Liberté d'expression ?

Ce n’est bien sûr pas par hasard si cette campagne est lancée. L’expression, cette "idole" qui a mis le feu aux poudres, semble bien n’être qu’un prétexte. La journaliste et écrivaine très populaire en Turquie - quand on l’accompagne dans les rues d’Istanbul on peut mesurer sa célébrité au nombre de passant.es décidé.es à échanger avec elle, une demi-heure pour parcourir 50 mètres -, vient de publier un nouveau livre.

Comme les précédents, l’essai ne laisse pas indifférent.  Elle y décrit "la mafia politico-religieuse" de la communauté Adnan Oktar, alias Harun Yahya, qui avait inondé la France, et au delà toute l'Europe et les Etats-Unis, de son "Atlas de la Création" en 2007, un ouvrage à rebours de toute conception de l'évolution liée au darwinisme ou au matérialisme.

La haine en guise de ligne éditoriale

Le quotidien Yeni Akit (que l'on pourrait traduire par "nouveau contrat", sic) et ses déclinaisons télévisuelles, pointé par des organisations de défense de la liberté d'expression pour avoir incité au meurtre d'une dizaine de journalistes, académiciens et juristes dont le journaliste arménien Hrant Dink (dont Mine était proche), abattu en 2006, a pris la tête de la croisade contre Mine Kirikkanat. Qui a aussitôt porté plainte contre le groupe de presse pour incitation à la haine et diffamation. 

Le journal proche de l'AKP, le parti de Mr Erdogan, est l'un des plus lus de Turquie. Il est connu pour ses commentaires ultra-conservateurs sur les sujets de société et pour avoir chanté les louanges de Oussama Ben Laden lors de sa mort... Mais aussi pour son racisme, son antisémitisme et ses appels à la violence, en particulier contre des journalistes. 

Après la fusillade du 12 juin 2016 à Orlando, en Floride, Yeni Akit avait titré l'article traitant de cette tuerie de masse perpétrée dans une boîte de nuit fréquentée par des personnes LGBT : « 50 pervers tués dans un bar ». En décembre 2014, le journal n'a pas hésité à afficher une photo de Hitler comme pièce maîtresse de son jeu de mots quotidien, accompagnée de la phrase "Nous vous attendons avec impatience" comme réponse à l'énigme du jour. En décembre 2012, Yeni Akit avait publié une liste de 60 journalistes en les qualifiant de "terroristes et criminels". Etc, etc... 

Cette fois, je prends ces menaces de mort très au sérieux
Mine Kirikkanat, écrivaine, journaliste

Dans l'entretien qu'elle a accordé à TV5MONDE le 18 novembre 2018, retranchée chez elle, difficilement reconnaissable tant elle semble épuisée en dépit de son courage énergique, la journaliste nous raconte sa situation, ses peurs, et aussi sa volonté de résister : "Le nouveau dieu de ces islamistes c'est Mr Erdogan. (.../...) On enseigne l'ignorance à la Turquie depuis 16 ans. (.../...) Je sers aussi d'écran de fumée à la crise économique. Je ne suis pas du genre à quitter le champ de bataille, mais je ne suis pas suicidaire non plus. Je ne peux pas abandonner les gens qui croient en moi et qui puisent leur courage dans mon courage.

​Nous espérons que Mine G. Kirikkanat ne rejoindra pas la liste déjà trop longue des femmes journalistes ciblées par les extrémistes de tout bord.