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#UberCestOver : un hashtag pour dénoncer les agressions sexuelles à bord d'Uber

<p>Le 25 novembre dernier les autorités londoniennes ont refusé de renouveller la license autorisant Uber à Londres. La compagnie mondiale de VTC est mise en cause pour des milliers de cas d'abus et d'agressions sexuelles, aux Etats-Unis mais aussi en Grande-Bretagne et en France. </p>

Le 25 novembre dernier les autorités londoniennes ont refusé de renouveller la license autorisant Uber à Londres. La compagnie mondiale de VTC est mise en cause pour des milliers de cas d'abus et d'agressions sexuelles, aux Etats-Unis mais aussi en Grande-Bretagne et en France. 

©AP Photo/Kirsty Wigglesworth
<p>Le 25 novembre dernier les autorités londoniennes ont refusé de renouveller la license autorisant Uber à Londres. La compagnie mondiale de VTC est mise en cause pour des milliers de cas d'abus et d'agressions sexuelles, aux Etats-Unis mais aussi en Grande-Bretagne et en France. </p>
La société américaine de voiturage Uber face à un scandale d'agression sexuelle au sein de ses troupes ? Photo prise le 15 mars 2017, à l'aéroport LaGuardia à New York.

"Voyager en toute sécurité", voilà le slogan prôné il y a quelques années par la compagnie mondiale de chauffeurs VTC... Après avoir révélé près de 6000 agressions sexuelles en deux ans aux Etats-Unis, Uber doit maintenant rendre des comptes en France. Depuis quelques jours, des centaines de clientes témoignent sur les réseaux sociaux des agressions dont elles ont été victimes.  

"J'ai pris un Uber car j'avais peur de ce qui pourrait arriver si je m'endormais dans le métro": Camille*, 25 ans, raconte à l'AFP comment en juillet dernier, en sortant d'un festival, elle est prise en charge par une voiture commandée via la plateforme du géant américain. Après quelques minutes, elle se rend compte que le chauffeur "était en train de se toucher". Elle porte plainte le jour-même et lorsque le mot-clé #Ubercestover est devenu viral sur les réseaux sociaux, la plateforme a transmis la plaque et l'identité de son chauffeur aux autorités, selon Camille et Uber France.

La douleur me fait émerger de mon inconscience, je me débats comme je peux mais ça ne marche pas.
Anaïs

"J'étais saoule", raconte Anaïs*, "la fatigue fait que je m'écroule sur la banquette". Elle se souvient d'avoir entendu le moteur se couper. Puis "la douleur me fait émerger de mon inconscience, je me débats comme je peux mais ça ne marche pas". Après le viol, l'homme dépose la jeune femme chez elle et sa colocataire prévient la police. L'ADN parle: c'était en fait le frère de "celui qui avait le compte Uber". 

*les prénoms ont été changés

#UberCestOver

C'est justement pour que la "parole des victimes soit entendue" qu'Anna Toumazoff, "influenceuse" et militante féministe, a lancé la semaine dernière le mot-clé #Ubercestover. Le 17 novembre, elle raconte aux 30.000 abonnés de son compte Instagram les cas de Sonia et Noémie, qui disent avoir été agressées par le même chauffeur à deux ans d'intervalle à Strasbourg.

"Je pensais que grâce à cette plateforme, j'allais mettre en relation ces deux personnes avec Uber et que le problème se règlerait entre eux", se souvient Anna Toumazoff. Mais le géant des VTC ne réagit pas, pire encore, "les commentaires Twitter qui signalent le problème sont supprimés".

Depuis, l'entreprise s'est confondue en excuses. Avoir supprimé les commentaires "est inacceptable", reconnaît Steve Salom, patron d'Uber France. "C'est un système de modération automatisé qui a malheureusement effacé les tweets", explique-t-il à l'AFP, avoir "immédiatement arrêté d'utiliser ce système".

Parallèlement, des témoignages affluent dans les messages privés d'Anna Toumazoff, qui découvre que les cas de Noémie et Sonia ne sont pas isolés. "J'ai reçu 700 témoignages": des femmes "harcelées, agressées, violées" par des chauffeurs Uber alors qu'elles "voulaient simplement rentrer en sécurité".
 

Il faut qu'Uber rende des comptes.
Marlène Schiappa

La "multitude de témoignages" de victimes de chauffeurs Uber dépeignent "une situation très préoccupante", déclare à l'AFP Marlène Schiappa. "Certaines n'avaient jamais eu de réponse de la part d'Uber, il n'y a rien de pire que de prendre son courage à deux mains pour témoigner et de ne pas avoir de réponse." La secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité femmes/hommes rencontrera cette semaine les dirigeants d'Uber France. "Il faut qu'Uber rende des comptes", affirme-t-elle. "Lors de cette réunion, nous allons prendre au cas par cas les histoires qui me sont remontées et parler, au global, de ce qui est mis en place pour les femmes qui utilisent Uber".

6 000 agressions aux Etats-Unis

Après des années à refuser de chiffrer le problème, Uber a révélé avoir enregistré près de 6.000 agressions sexuelles aux Etats-Unis en deux ans, alors que les services de réservation de voitures avec chauffeur sont largement accusés d'inefficacité et de mauvaise volonté dans ce domaine.

Le géant du secteur a publié un rapport détaillé sur la sécurité, qui révèle que 5.981 agressions sexuelles ont été rapportées par des utilisateurs ou des conducteurs de son service, ainsi que des tiers, sur le territoire américain en 2017 et 2018. Ce chiffre comprend des attouchements, des tentatives d'agression et des viols. Le même rapport dénombre 19 homicides sur la même période.

La plateforme reflète le monde dans lequel nous opérons, avec ses bons et ses mauvais aspects.
Tony West, directeur juridique Uber

"Ces incidents ont été signalés sur 0,00002% des courses. Bien que rares, ces signalements représentent tous un individu qui a partagé une expérience très douloureuse. Même un seul signalement serait un signalement de trop", déplore Uber. "Cette année, il y a eu chaque jour près de 4 millions de trajets sur Uber aux Etats-Unis", remarque Tony West, le directeur juridique du groupe. "La plateforme reflète le monde dans lequel nous opérons, avec ses bons et ses mauvais aspects".

Ce rapport, le premier du genre, s'attache à mettre en perspective les incidents - en mentionnant l'importance des risques de violences sexuelles - et insiste sur les efforts entrepris pour lutter contre ces menaces. Uber a rompu avec la stratégie d'étouffement des affaires. En mai 2018, la société a cessé d'obliger ses clients, employés ou chauffeurs victimes de harcèlement ou d'agression sexuelle à passer par une procédure de médiation, beaucoup plus discrète qu'une procédure judiciaire.

Côté sécurité, Uber a rendu plus difficile l'usurpation d'identité par des conducteurs, renforcé les contrôles pour détecter des criminels déjà condamnés et ajouté dans leurs applications un bouton permettant de signaler un problème pendant le trajet.

"Ce bouton, c'est une blague", réagit Michael Bomberger l'avocat de 34 femmes qui ont récemment porté plainte contre le rival d'Uber aux Etats-Unis, la compagnie Lyft qui elle aussi a mis en place cette option "urgence" sur son application mobile. "Qui peut se servir de son smartphone pendant une agression ? C'est juste du marketing", ajoute l'avocat.

Un scandale révélé en mai 2018

C'est la chaîne de télévision américaine CNN qui le 1er mai 2018 révèle le scandale. Selon son enquête, ce sont près de 103 chauffeurs de la compagnie Uber qui ont été poursuivis pour agression sexuelle au cours de ces quatre dernières années. Sur le lot, 31 ont été finalement condamnés, pour attouchement, séquestration arbitraire ou viol, rapporte CNN.

D'après les journalistes qui ont mené l'enquête, les témoignages de clientes abusées sexuellement s'amoncellent partout à travers le pays, comme le montrent leurs investigations menées sur la base des rapports de police et des tribunaux recueillis dans vingt grandes villes américaines.
 
"Combien de personnes faudra-t-il avant que quelque chose ne soit fait?", interroge l'une de ces victimes présumées. Cette habitante de Miami raconte s'être réveillée chez elle, un matin, sans sous-vêtements, après être rentrée dans la nuit à bord d'une voiture Uber, au sortir d'une soirée chez des amis. Elle explique s'être endormie pendant le trajet, et accuse le chauffeur de l'avoir emmenée à son domicile et de l'avoir jetée sur le lit avant de la déshabiller et de la violer. Avec elle, d'autres victimes présumées se sont regroupées dans un recours collectif contre Uber.

Dans une vidéo diffusée sur CNN, une jeune fille raconte à visage caché comment elle s'est reveillée alors que le chauffeur Uber qui l'avait ramenée chez elle, était en train de "la pénétrer, avant de procéder à du sexe oral, et qu'elle s'était ensuite à nouveau endormie", précisant que sa mère un peu plus tard lui avait fait remarquer qu'elle avait du sang sur ses chaussures. 

Autre témoignage, celui d'une habitante de Long Beach, en Californie. Elle explique s'être elle-aussi endormie, ivre, à l'arrière d'un Uber en 2016, et s'être réveillée en compagnie du chauffeur qu'elle accuse de l'avoir agressée. Le conducteur, âgé de 47 ans, a été retrouvé le lendemain avec son téléphone puis arrêté. Il a déclaré que l'acte sexuel était consenti. Le procureur a abandonné les poursuites contre lui. La victime présumée poursuit Uber en justice pour avoir présenté ses services comme "sûrs".

Des antécédents au compteur

Déjà, il y a deux ans, l'entreprise américaine de transports avait dû admettre avoir enregistré au moins cinq plaintes pour viol et 170 pour agressions sexuelles aux États-Unis entre 2012 et 2015 après des informations publiées par Buzzfeed. Le site d'infos avait affirmé avoir eu accès à des captures d'écran du logiciel qu'utilise Uber pour gérer son service-clients, Zendesk, fournies par un ancien employé de l'entreprise. Plus de 6160 tickets y sont associés au mot-clé «agression sexuelle» («sexual assault» en anglais), et 5827 au mot «viol» («rape»). L'expression «agressée sexuellement» («sexually assaulted») se retrouvait dans plus de 382 plaintes exprimées par des clients auprès de l'entreprise.

En Inde, en décembre 2014, après le viol présumé d'une passagère de 25 ans par un chauffeur à New Delhi, les autorités avaient interdit l'application au sein de la ville pendant un mois et demi. Uber avait réagi en présentant des mesures destinées à rassurer ses passagers, notamment la création d'un bouton d'urgence pour contacter la police en cas de problème sur un trajet. Fonctionnalité disponible qu'en Inde.
 
En septembre 2017, les autorités du transport londonien ont décidé de ne pas renouveler la licence d'Uber, et de suspendre l'application Uber dans la capitale britannique, estimant que la sécurité de ses passagers n'était pas assurée.
En septembre 2017, les autorités du transport londonien ont décidé de ne pas renouveler la licence d'Uber, et de suspendre l'application Uber dans la capitale britannique, estimant que la sécurité de ses passagers n'était pas assurée.
AP Photo/Kirsty Wigglesworth

En novembre 2015 à Londres, un chauffeur a été condamné à une peine de prison après avoir agressé sexuellement une passagère. En mai 2016, The Sun révèle que les chauffeurs d'Uber sont accusés au moins trois fois par mois d'agressions sexuelles uniquement à Londres. "Ils sont suspects dans 32 cas d'agressions sexuelles signalées par des passagères dans la capitale sur les 12 derniers mois", précise l'article. Plus récemment, en août 2017, la police londonienne accuse Uber de ne pas assez faire remonter les agressions sexuelles signalées par les utilisatrices, ce qui augmente le risque que les chauffeurs récidivent. La sanction tombe peu après. A la rentrée de septembre, les autorités du transport londonien décident de ne pas renouveler la licence d'Uber dans la capitale britannique pour raison de sécurité. Ce qui suscite une controverse, pas forcément celle qu'on croit... Des utilisatrices craignant que cette décision ait l'effet inverse protestent.
 

"Oui il y a des problèmes avec Uber. Mais pour une femme qui a besoin de rentrer chez elle en toute sécurité, ils sont une nécessité. Je ne pourrai jamais me payer un taxi de nuit", avait posté sur Twitter Amy Coles, militante luttant contre les mutilations génitales féminines.


Interrogé à l'époque par Le Figaro, un porte-parole de la société de voiturage en France explique que toute plainte est traitée par le service clients d'Uber, que ce soit en France, dans un autre pays ou à Amsterdam, où se trouve le siège social de l'entreprise. En France, au moins un chauffeur a été écarté du service après avoir été accusé de viol par une cliente. Ce dernier avait ensuite porté plainte contre Uber pour dénonciation calomnieuse. Une polémique avait éclaté courant 2015, de nombreuses clientes du service VTC avaient déclaré avoir été harcelées par SMS par des chauffeurs Uber.

Un chauffeur condamné à 80 ans de prison

Récemment, aux Etats-Unis, un chauffeur de 54 ans, John David Sanchez a écopé d'une peine de 80 ans de prison pour le viol de l'une de ses passagères et pour 33 autres délits. Lors d'une course, il a violé une passagère, qui était montée dans son véhicule visiblement en état d'ébriété, à San Diego. Comme dans de nombreux autres témoignages, la cliente s'était endormie pendant la course. A son réveil, le conducteur était sur elle en train d'abuser d'elle. Elle avait réussi à lui échapper et à appeler les secours. Chez lui, les policiers ont découvert des vidéos où l'on voit ce même chauffeur violant d'autres femmes, pour la plupart mineures.
 

{Nous sommes déterminés à susciter des changements dans nos communautés - pour en savoir plus sur nos partenariats avec les principaux groupes de prévention des agressions sexuelles et sur la façon de vous joindre à nous #EmbraceYourVoice}

La société de voiturage applique comme précaution obligatoire que tout postulant chauffeur présente un casier judiciaire vierge. Est-ce suffisant ? Face au scandale grandissant, Uber a publié il  y a quelques jours sur son site américain ainsi que sur son compte twitter un communiqué dans lequel il rappelle son attachement à des organisations qui luttent contre les agressions sexuelles, et son engagement à promouvoir toujours plus la prévention contre ces crimes.
#Balayerdevantsa porte ?