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Ukrainiennes en exil : travailler en France en attendant la fin de la guerre

Olena a trouvé un travail dans la blanchisserie d’une maison de retraite à Montoir-de-Bretagne.
Olena a trouvé un travail dans la blanchisserie d’une maison de retraite à Montoir-de-Bretagne.
©Lynda Zerouk/Terriennes

Venues de Kharkiv, Zaporijia et Dnipro, elles ont bravé les routes risquées de l’exil pour fuir la guerre en Ukraine. Arrivées en France à la mi-mars, elles ont pu trouver un travail. Olena, Yulia et Valentina, racontent le chemin parcouru depuis le début de leur périple migratoire jusqu’à leur insertion professionnelle. Témoignages.

Olena et Yulia (son prénom a été modifié, la personne préférant préserver son anonymat dans ce contexte de guerre) dorment d’un sommeil paisible en ce jeudi 24 février. Mais à quatre heures du matin, les deux femmes sursautent. Comme la majorité de la population, elles ne s’y attendaient pas. La Russie vient de lancer une violente offensive sur l’Ukraine. En une nuit, leur destin bascule. Sous le bruit des détonations, bombardements et tirs de missiles, elles s’extirpent de leur lit.

Les deux femmes habitent à 300 kilomètres l’une de l’autre. Elles ne se connaissent pas. Mais la guerre qui a fait des milliers de morts et de blessés dans toute l’Ukraine, va sceller à jamais leur destinée. Ces deux Ukrainiennes vont parcourir plus de 3 300 kilomètres, chacune de leur côté, et finiront par se croiser à Montoir-de-Bretagne, petite commune située dans le Nord-Ouest de la France, en Loire-Atlantique. Elles partagent désormais le même logement et le même travail.

Comme les 8,7 millions de personnes ayant fui l’Ukraine à ce jour – dont 90 % sont des femmes avec enfants – elles ont bravé les dangers de la route de l’exil. Elles font face à des risques de trafic d’êtres humains, de violences, d’exploitation, d’agressions sexuelles ou encore de viols. Une arme de guerre employée par la Russie qui poursuit son invasion. Sous les yeux du monde entier se déploie alors l’un des plus grands exodes sur le sol européen depuis la seconde guerre mondiale.

Parmi ces exilées, Olena, Yulia et Valentina ont accepté de revenir sur les circonstances de leur départ précipité, souvent douloureux, et de raconter leur quotidien, loin leurs familles.

Des millions d'exilés, 90% de femmes

A nos côtés, Larissa Georget, d’origine ukrainienne, installée en France depuis plusieurs années, fait gracieusement office d’interprète. Secrétaire du Comité Inter Pays France-Ukraine, elle fait partie des 1,4 million de bénévoles du Rotary International. Comme de nombreuses ONG, cette association humanitaire a participé à l’élan de solidarité envers l’Ukraine, notamment en acheminant des bus à la frontière du pays. "Au début du mois de mars avec quatre autres bénévoles, j’ai accompagné le premier bus affrété par le Rotary, rapporte Larissa Georget, qui ne compte plus ses heures depuis le début du conflit. On a emmené en France 52 personnes parmi lesquelles un seul homme. Toutes les Ukrainiennes ont été accueillies dans les familles entre la Sarthe et le Pays de la Loire, et beaucoup ont trouvé du travail."

L'organisation offre aux déplacés un accompagnement allant de l’hébergement à l’aide administrative, jusqu’aux cours d’alphabétisation. Olena, Yulia et Valentina, s’y sont inscrites dès leur arrivée pour apprendre le français et pouvoir travailler au plus vite.

Nous sommes restées dix-neuf heures debout, femmes et enfants, dans un wagon plein à craquer avec des sanitaires condamnées.
Yulia, originaire de Kharkiv

Yulia est originaire de Kharkiv, deuxième ville d’Ukraine avec plus de 1,4 million d’habitants. Une ville bombardée, dès le premier jour, et aujourd’hui entièrement défigurée. Alors cett femme de 40 ans, célibataire et sans enfant, ne regrette pas son départ. Le 7 mars, elle prend le train en direction de la frontière. "Les quais, les trains étaient bondés, se souvient-elle avec horreur. Nous sommes restées dix-neuf heures debout, femmes et enfants, dans un wagon plein à craquer avec des sanitaires condamnés". Elle a continué par voie terrestre jusqu’à Varsovie, en Pologne.

Olena, elle, est partie de son côté trois jours plus tôt, le 4 mars, tournant le dos à la région de Zaporijia. Proche de la ligne de front, ce territoire également bombardé a été en partie occupé dès le début de la guerre. "J’ai quitté l’Ukraine parce que j’ai eu très peur pour ma fille de 16 ans", confie cette mère divorcée avec deux enfants. Elle vit l’exil comme un déchirement. D’autant que son fils âgé de 26 ans et le père de ce dernier sont restés en Ukraine. Comme tous les hommes de 18 à 60 ans, mobilisables à tout moment, ils ont interdiction de quitter le territoire ukrainien. "Nous sommes arrivées dans un centre de regroupement, en Pologne, où il y avait 500 personnes, se remémore Olena. Les gens ne savaient pas quoi faire, ce qui les attendait... Tout le monde était angoissé par ce qui se passait en Ukraine."

Le dossier de l'information TV5MONDE ►UKRAINE-RUSSIE : LA GUERRE

L'exil, un "déchirement"

A la frontière, Olena et Yulia, se disaient "qu’elles n’iraient pas bien loin". Mais après quelques jours dans le centre d’accueil, elles comprennent que le conflit risque de durer. A ce moment-là, la Pologne fait déjà face à une crise migratoire sans précédent. Elles savent que, là-bas, elles n’auront aucune perspective d’hébergement et de travail. "Plus rien n’était proposé en Pologne, et tous les jours il y avait des bus qui partaient pour l’Allemagne, la France, ou la Suède", témoignent-elles.

Olena et sa fille montent alors dans un minibus, tandis que Yulia embarque dans un autre convoi. Toutes en direction de la France, où elles n’arriveront que le 13 mars. Un périple migratoire qui aura duré six jours pour Yulia, et neuf jours pour Olena et sa fille ! Entre fatigue intense et traumatisme de guerre, c’est dans cet état qu’elles sont accueillies à bras ouverts à Montoir-de-Bretagne. Leur reconnaissance envers la commune est "immense" car elles jouissent d’un certain "confort".

Dès leur arrivée, le maire, Thierry Noguet, met à leur disposition un logement de quatre pièces. C’est ici qu’Olena et sa fille rencontreront pour la première fois Yulia. Toutes trois partagent l’appartement avec une autre réfugiée, âgée de 60 ans. Même si elles bénéficient d’une aide financière pour demandeurs d’asile – qu’elles savent limitée – les deux femmes ont aussitôt cherché à s’insérer dans la vie professionnelle.

Comme la grande majorité des ukrainiennes, elles bénéficient de "la protection temporaire", ce qui leur permet, entre autres, de séjourner pendant six mois sur le territoire français, mais aussi de travailler. Grâce à leur ville d’accueil, Olena, caissière en supermarché en Ukraine, et Yulia, employée dans la décoration et l’aménagement d’intérieurs, décrochent un emploi à temps partiel, dans la blanchisserie d’une maison de retraite.

Olena, originaire de Kharkiv, devant la mairie de Montoir-sur-Bretagne. Son sentiment de reconnaissance est "immense" envers cette ville qui l’a accueillie avec sa fille âgée de 16 ans.
Olena, originaire de Kharkiv, devant la mairie de Montoir-sur-Bretagne. Son sentiment de reconnaissance est "immense" envers cette ville qui l’a accueillie avec sa fille âgée de 16 ans.
©LZ

Le choix de la France

Si elles sont venues en France un peu par hasard, Valentina, elle, a fait le choix d’achever sa migration dans l’Hexagone. Elle a fui avec sa sœur et son enfant de six ans sous le bras pour rejoindre sa nièce Anastasia. Cette dernière travaille, depuis deux ans, dans un restaurant à Pornichet, en Loire-Atlantique. La famille est originaire de Dnipro, une grande ville industrielle et stratégique car elle permet le ravitaillement de l’armée ukrainienne sur tous les fronts.

Je n’en pouvais plus du bruit des bombardements, du retentissement des sirènes d’alarme en permanence et de la peur panique.
Valentina, originaire de Dnipro
Valentina dresse les tables d’un restaurant sur la plage de Pornichet, où elle a été recrutée à mi-temps.
Valentina dresse les tables d’un restaurant sur la plage de Pornichet, où elle a été recrutée à mi-temps.
©LZ

Dès le premier jour de guerre, l’aéroport de la ville a été bombardé. Après "des journées effrayantes", elle décide de partir, le 15 mars. "Je n’en pouvais plus du bruit des bombardements, du retentissement des sirènes d’alarme en permanence et de la peur panique, à chaque fois que l’on se réfugiait dans les abris, relate Valentina. J’avais également peur de la fermeture des frontières et que l’on se retrouve bloqués dans le pays." 

Lorsqu’elle arrive à Pornichet où vit sa nièce de 25 ans, elle est "traumatisée" : "Je sursautais au moindre bruit d’avion ou de chahut dans la rue."

Si elle va mieux aujourd’hui, quatre mois après le début du conflit, c’est grâce à "la bienveillance des Français". Le patron de sa nièce, d’abord. Il a mis à la disposition de toute la famille – gratuitement – un "grand logement avec vue sur mer" et l’a également "recrutée pour travailler à mi-temps dans son restaurant". En Ukraine, cette commerçante de 56 ans avait pour ambition de lancer "un nouveau projet professionnel dans le domaine de la couture". Un projet qu’elle aimerait voir aboutir un jour. La mairie de Pornichet a de son côté organisé une grande "journée d’accueil pour les Ukrainiennes et Ukrainiens". Toutes cette solidarité lui procure "de l’apaisement". Et le travail, un "enrichissement au contact de ses collègues et des clients".

"Avides d'indépendance"

"Volontaires" et "avides d’indépendance" ! C’est ainsi que Michel Floutard, bénévole au sein du réseau Rotary, décrit les Ukrainiennes déplacées. Il a de suite été frappé par "leur courage". A Pontoise, en région parisienne, il a vu arriver 41 réfugié-e-s, dont deux hommes seulement, de tous profils et de tous âges. "Très vite, une institutrice ukrainienne est venue me voir et m’a dit : 'Je sais que je ne trouverai pas en France un emploi équivalent, mais proposez-moi quelque chose, il faut que je puisse travailler'", raconte-t-il. Même quand elles sont très bien dans leur famille d’accueil, "elles veulent toutes travailler", selon lui. Il s’est donc lancé dans un projet ambitieux avec une agence d’intérim implantée à Pontoise et travaille à l’employabilité d’une vingtaine de réfugiées. " La langue est un handicap, mais ce n’est pas bloquant pour autant", assure-t-il.

Même mes collègues et les clients habitués du restaurant apprennent des mots ukrainiens pour faciliter les échanges.
Valentina

C’est aussi l’avis de Yulia et Olena, qui prennent des cours de français. "Les applications de traduction nous aident aussi à communiquer au travail", précisent-elles.

Quand elle ne travaille pas au restaurant, Valentina essaie de se changer les idées avec son neveu à la plage.
Quand elle ne travaille pas au restaurant, Valentina essaie de se changer les idées avec son neveu à la plage.
©LZ

Valentina, elle, est "très émue" de voir que même ses collègues et les clients habitués du restaurant "apprennent des mots ukrainiens pour faciliter les échanges".

Leur nouvelle activité rythme leur journée, mais elles continuent de suivre de près l’actualité du conflit. Toutes se félicitent d’avoir Volodymyr Zelensky à la tête du pays et parlent d’une seule voix : "Notre président soutient le moral du peuple et des troupes, reste très proche de la population et tient tête à Vladimir Poutine."

Aujourd’hui, malgré leur insertion professionnelle rapide, et "l’avenir incertain" en Ukraine, Olena, Yulia et Valentina espèrent rentrer au plus vite dans leur pays. Un autre travail les attend là-bas. Elles veulent à tout prix "contribuer à la reconstruction du pays". Kiev vient d’évaluer le coût de ce chantier à 750 milliards de dollars.

Il est certain que les femmes, exilées ou restées en Ukraine, seront à nouveau en première ligne.