Terriennes

Un an après leur retour au pouvoir, "les talibans sont en guerre contre les femmes" en Afghanistan

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C'était il y a un an, le 15 août 2021. Les talibans reprenaient le pouvoir en Afghanistan après vingt ans de présence étrangère. En dépit de toutes les promesses des premiers temps, la situation des femmes, depuis, s'est catastrophiquement dégradée. Obligation de porter le voile intégral, interdiction d'aller à l'école ou de voyager... Toutes leurs libertés sont rognées. Etat des lieux.

Les femmes n'ont pas le droit de sortir, sauf absolue nécessité, et en burqa. Femmes et filles sont exclues de la vie publique. Le système de protection des victimes de violences de genre est réduit à néant. Femmes et filles sont sévèrement réprimées pour des infractions mineures. Les mariages précoces et forcés sont en forte hausse. Aucune femme ne fait partie du gouvernement. Moins de 100 des 700 femmes journalistes de Kaboul travaillent encore. Le ministère de la Propagation de la vertu et de la Prévention du vice a remplacé le ministère de la Condition féminine. Sur 250 000 Afghans forcés à fuir depuis la fin du mois de mai 2021, 80% sont des femmes et des enfants...

La liste des faits et chiffres témoignant du grand bond en arrière des droits des Afghanes est encore longue. 

Les droits des femmes, une "priorité"

La répression des droits des femmes semble être une priorité pour les talibans qui, en une année au pouvoir, ont surtout légiféré contre elles, explique Parwana Paikan, conseillère spéciale de l’Ambassade d’Afghanistan en France. "La plupart des décisions de l'administration des talibans visent les femmes : elles ne peuvent plus voyager, sortir seules, étudier, s'habiller comme elles veulent... Vingt-cinq décrets ont été adoptés pour mettre la pression sur les femmes, pour restreindre leurs droits sous tous les angles ou les réduire à une marge de manoeuvre purement symbolique."

Parwana Paikan évoque ce dimanche 15 août 2021, qu'elle n'oubliera jamais, dit-elle. "J'étais à Paris, en famille. Nous suivions l'actualité en direct. Quand le départ du président afghan a été confirmé, j'ai compris que j'avais perdu mon pays et l'espoir. En tant que femme qui a lutté pour construire sa carrière dans une société dominée par les hommes, et en tant qu'Afghane qui a vécu, adolescente la première prise de pouvoir des talibans, j'étais complètement sous le choc, désespérée. Je n'arrêtais pas de pleurer."

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Voici trois ans que Parwana Paikan n'est pas retournée en Afghanistan. Son retour était inscrit dans son plan de carrière pour 2022, afin de réintégrer le ministère des Affaires étrangères à Kaboul après trois années en poste à Paris. Depuis le 15 août 2021, elle a dû y renoncer : "Beaucoup de choses ont changé. Les Afghanes sont systématiquement exclues de la société et privées de leurs droits fondamentaux, la situation économique et humanitaire est désastreuse, la sécurité s'est détériorée, la liberté d'expression est inexistante, les médias sont contrôlés..."

Depuis un an, les diplomates de l'ancien régime, comme Parwana Paikan, n'ont aucun contact avec le gouvernement des talibans, dont ils ne reçoivent aucun fonds, mais ils continuent tant bien que mal à fournir les services consulaires. Ils maintiennent aussi des relations avec la France et l'Unesco pour les "informer de la situation en Afghanistan, en particulier des violations des droits humains, à commencer par les droits des femmes, pour faire entendre notre voix et celle de nos sœurs en Afghanistan, et pour y rétablir l'éducation des filles." Les femmes et les filles, premières victimes du changement de régime.

S'il y a une chose qui n'a pas changé en vingt ans chez les talibans, c'est leur position à l'égard des femmes !
Parwana Paikan, conseillère spéciale de l’Ambassade d’Afghanistan en France

Un an après le changement de régime dans son pays, Parwana Paikan résume ainsi la situation : "L'Afghanistan est une prison physique et psychique pour 38 millions d'Afghans, mais surtout pour les femmes et les filles. Les promesses n'ont pas été tenues ? Les Afghanes n'y ont jamais cru ! Comment y croire ? Nous connaissons les talibans depuis qu'ils ont pris le pouvoir la première fois, en 1996, sous prétexte de mettre fin à l'occupation étrangère. Cette fois, la communauté internationale a voulu croire qu'ils avaient évolué, mais s'il y a une chose qui n'a pas changé en vingt ans chez les talibans, c'est leur position à l'égard des femmes."

Pour Parwana Paikan, ce n'est pas une question de religion : "Je suis musulmane et j'ai été élevée dans une famille musulmane, comme eux, et je veux bien me couvrir les cheveux, mais quel autre pays musulman interdit aux filles d'aller à l'école ? Le décret spécifie même que les femmes ne peuvent sortir de chez elles qu'en cas d'absolue nécessité !" Les talibans assurent que le pays est en paix, que la guerre est finie, s'étonne la conseillère de l'ambassade qui, elle, fait un autre constat : "Les talibans sont en guerre contre les populations féminines et ils ne vont pas s’arrêter là."

Afghanes au travail

Ecartées de la vie publique par des restrictions étouffantes quant à leurs lieux de travail, vêtements et déplacements, la plupart des femmes se trouvent, de fait, exclues de la plupart des emplois publics. Une exclusion qui a fait flamber la pauvreté dans les ménages, alors que, désormais, 90 % des Afghans vivent sous le seuil de pauvreté.

Elles sont souvent les premières à être licenciées des entreprises privées en difficulté face à la crise économique, en particulier celles qui ne sont pas en mesure d'assurer la ségrégation sur le lieu de travail, comme l'exigent les talibans. Certaines ont vu leur salaire amputé, d'autres ont été sommées de rester chez elles. "Récemment, les talibans ont demandé aux femmes travaillant au ministère des Finances de rester à la maison et d'envoyer leurs maris et leurs frères travailler à leur place," témoigne Parwana Paikan. Rares sont les Afghanes qui continuent à avoir un emploi, continue la jeune diplomate : "Sauf à certains points de contrôle de sécurité et celles qui sont médecins." 

Or beaucoup d'Afghanes ont perdu un mari, père, fils ou frère dans les guerres successives, ou alors les hommes n'ont plus d'emploi ou ont vu leurs revenus s'effondrer en raison de la crise économique. Ainsi, dans les grandes villes, comme Kaboul, Herat ou Kandahar, certaines femmes tentent par tous les moyens de maintenir leurs ménages à flot en travaillant"En ces temps difficiles, c'est mon travail qui m'a rendu heureuse, explique à l'AFP Shafari Shapari, 40 ans, qui a pu continuer à exercer son métier de boulangère. Mon mari est sans emploi et reste à la maison. Je suis capable de nourrir mes enfants".

Si ma famille était contre mon travail, je ne pense pas que la vie continuerait à avoir le moindre sens en Afghanistan.
Rozina Sherzad, journaliste

Rozina Sherzad, 19 ans, est l'une des rares femmes journalistes à pouvoir continuer à travailler, malgré les restrictions croissantes imposées aux femmes dans la profession. "Même les présentatrices, à la télévision, doivent dissimuler leur visage !" s'exclame Parwana Paikan. "Ma famille est avec moi. Si ma famille était contre mon travail, je ne pense pas que la vie continuerait à avoir le moindre sens en Afghanistan", confie Rozina Sherzad à l'AFP.

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Délits mineurs, punitions majeures

Dans un rapport publié fin juillet 2022, Amnesty International confirme que la vie des femmes et des filles d’Afghanistan est "ravagée par la campagne répressive menée par les talibans contre leurs droits fondamentaux." Pour chaque délit qu'elles sont désormais susceptibles de commettre, les décrets spécifient une hiérarchie des représailles à double tranchant : "S'ils surprennent une femme qui ne porte pas son hijab, ils commencent par convoquer son mari ou son père. La femme n'est convoquée qu'en dernier recours," explique Parwana Paikan.

Pourtant, les talibans arrêtent de plus en plus souvent des femmes et des jeunes filles pour des infractions mineures à leurs politiques discriminatoires, telle que l'interdiction d’apparaître en public sans mahram (chaperon de sexe masculin) ou avec un homme ne remplissant pas les conditions d'un mahram. Les femmes arrêtées sont généralement inculpées du crime ambigu de "corruption morale"... "Avant, ce genre de problème ne vous envoyaient pas en prison… Les chiffres augmentent tous les mois," témoigne un employé carcéral lanceur d'alerte pour Amnesty International.

"Personne ne retrouvera ton corps"

Arrêtée pour absence de mahram, une étudiante arrêtée en 2022 dit avoir été menacée et frappée : "Ils ont commencé à m’administrer des décharges électriques… sur les épaules, le visage, le cou, partout où ils pouvaient… Ils me traitaient de prostituée, de garce… Celui qui tenait le pistolet a dit “Je vais te tuer et personne ne pourra retrouver ton corps".

Témoignage recueilli par Amnesty International

Violence de genre : la double peine

Selon l'ONU, 87% des femmes afghanes ont déjà subi une forme de violence physique, sexuelle ou psychologique. Or depuis l'arrivée au pouvoir des talibans, de nombreux refuges pour victimes de violences de genre ont dû fermer

Si quelques ONG tentent d'apporter une aide humanitaire à celles qui ont été victimes de violence et qui ont restent sans ressources, les femmes qui vivaient dans des foyers d’accueil, ou qui ont tenté de fuir les abus après la prise de pouvoir des talibans, sont désormais incarcérées dans les centres de détention. "Certaines se sont présentées aux talibans d'elles-mêmes pour demander où était le foyer d’accueil. Comme ils n’en avaient pas, elles se sont retrouvées en prison, témoigne un lanceur d'alerte pour Amnesty International. Rouées de coups et soumises à d’autres formes de torture, forcées à endurer des conditions inhumaines, notamment la surpopulation carcérale et le manque d'eau, de nourriture, de soins, d'hygiène..."

C'est un constat d'autant plus inquiétant, souligne Parwana Paikan, que 
les talibans sont en train normaliser une idéologie violente à travers les médias, l'éducation et la surveillance, et qu'ils la revendiquent fièrement : "Nous voyons la prochaine génération d'Afghans grandir avec des valeurs ancrées dans la violence. Tout récemment, lors de la Grande Assemblée, les dirigeants talibans ont déclaré : "... Quiconque fait le moindre geste contre le système doit être décapité et détruit." 

Razia et sa fille Alia, 6 ans, dans la section des femmes de la prison de Pul-e-Charkhi à la périphérie de Kaboul, le 23 septembre 2021. Lorsque les talibans ont pris la ville, le gérant du seul refuge pour femmes de la ville s'est enfui, abandonnant sur place une vingtaine de victimes. Comme elles ne savaient pas où aller, les talibans les ont tranférées à la prison de Pul-e-Charkhi. 
Razia et sa fille Alia, 6 ans, dans la section des femmes de la prison de Pul-e-Charkhi à la périphérie de Kaboul, le 23 septembre 2021. Lorsque les talibans ont pris la ville, le gérant du seul refuge pour femmes de la ville s'est enfui, abandonnant sur place une vingtaine de victimes. Comme elles ne savaient pas où aller, les talibans les ont tranférées à la prison de Pul-e-Charkhi. 
©AP Photo/Felipe Dana

Mariages forcés

Selon les recherches menées par Amnesty International – confirmées par les experts et les ONG sur place – le nombre de mariages précoces et forcés en Afghanistan est en forte hausse sous le régime des talibans. Crise économique et humanitaire, absence de perspectives sur le plan scolaire et professionnel, familles forçant des filles à se marier avec des talibans et talibans forçant des femmes et des filles à les épouser – telles sont les principales raisons citées pour cette augmentation.

Stephanie Sinclair, directrice de Too Young to Wed, une organisation travaillant sur les mariages d’enfants, les mariages précoces et les mariages forcés, explique à Amnesty International : "En Afghanistan, tout contribue à favoriser le mariage des enfants. Vous avez un gouvernement patriarcal, la guerre, la pauvreté, la sécheresse, des filles qui ne peuvent plus aller à l’école. Avec tous ces facteurs […] nous savions que les chiffres du mariage des enfants allaient exploser."

Mariée à 13 ans

Dans une province du centre de l’Afghanistan, une mère de 35 ans raconte que la crise économique l’a poussée à marier sa fille de 13 ans à un voisin de 30 ans en septembre 2021, en échange de 60 000 afghanis (environ 670 dollars des États-Unis). "Elle n’aura plus faim," s'est-elle dit, soulagée, après le mariage de sa fille.

Elle envisage maintenant de marier son autre fille, de 10 ans, mais espère que l'enfant pourra un jour subvenir aux besoins de la famille. "Je voulais qu’elle étudie. Elle serait capable de lire et d’écrire, de parler anglais et de gagner de l’argent… J’ai l’espoir que cette fille-ci fera quelque chose de sa vie, et qu’elle soutiendra la famille. Mais s’ils n’ouvrent pas l’école, je vais devoir lui trouver un mari," explique-t-elle.

Témoignage recueilli par Amnesty International

Adolescentes interdites d'éducation

Ce fut probablement la privation la plus brutale à l'égard des femmes : les talibans  continuent à empêcher d’aller en cours la grande majorité des filles qui devraient être scolarisées au collège ou au lycée. Leur retour prévu en classe le 23 mars 2022 a été de courte durée : les talibans ont renvoyé les élèves chez elles, prétextant un problème lié à l'uniforme.

Les écoles clandestines sont un héritage de la résistance née de la première période talibane.
Parwana Paikan, conseillère spéciale de l’Ambassade d’Afghanistan en France

Quatre mois plus tard, les adolescentes sont toujours privées d'accès à l’éducation. Alors en dépit des risques, et parce que la soif d'apprendre reste intacte, des écoles clandestines ont rapidement vu le jour à travers tout le pays, en général organisées par des parents sous leur propre toit. "Les écoles clandestines sont un héritage de la résistance née de la première période talibane, explique Parwana Paikan, elle-même une enfant des écoles clandestines de la fin des années 1990. "Je n'avais pas besoin que l'on m'explique pourquoi je ne pouvais pas aller à l'école publique, se souvient-elle. Tout le monde comprenait. Mais mes parents voulaient que j'étudie et ma mère, qui était professeure à l'université, pouvait m'aider. Ils voulaient surtout que j'apprenne une langue étrangère, ce qui était extrêmement difficile et subversif dans ce contexte." 

Jeunes Afghanes dans une école clandestine, à Kaboul, le 30 juillet 2022. Les collégiennes et lycéennes n'ont pas mis les pieds dans une salle de classe depuis un an. Comme rien n'indique que les talibans les y autoriseront un jour, certains parents tentent d'assurer une éducation à cette génération d'adolescentes.
Jeunes Afghanes dans une école clandestine, à Kaboul, le 30 juillet 2022. Les collégiennes et lycéennes n'ont pas mis les pieds dans une salle de classe depuis un an. Comme rien n'indique que les talibans les y autoriseront un jour, certains parents tentent d'assurer une éducation à cette génération d'adolescentes.
©AP Photo/Ebrahim Noroozi

Cette fois-ci, explique la jeune diplomate en France, les écoles se sont multipliées beaucoup plus vite. A Kaboul, mais aussi dans les provinces : "Les femmes ont beaucoup changé. Elles ont gagné confiance en elles et elles ont la volonté de défier les talibans, bien plus qu'il y a vingt ans ." Parwana Paikan souligne le risque pris par ces mères, épaulées par des étudiantes plus âgées, qui veulent donner aux filles la possibilité d'un avenir : "Ces femmes sont très courageuses, car si les talibans les découvrent, elles risquent très gros."

Les filles aussi sont prêtes à prendre tous les risques. Pour se rendre en classe, elles quittent souvent leur maison des heures plus tôt, empruntant des itinéraires à chaque fois différents pour éviter de se faire remarquer, surtout dans les régions où les pachtounes, de tradition patriarcale conservatrice, sont majoritaires. Et si un taliban leur demande où elles vont, les filles répondent qu'elles sont inscrites à un atelier de couture, et elles cachent leurs manuels scolaires dans des sacs à provisions ou sous leurs abayas, raconte l'une d'elles à l'AFP.

L'école, la liberté

"Nous acceptons ce risque, sinon nous resterions sans éducation, explique Nafeesa. Je veux être médecin (...) Nous voulons faire quelque chose pour nous-mêmes, nous voulons la liberté, être utile à la société et construire notre avenir".

Seules sa mère et sa sœur aînée savent qu'elle suit des cours. Pas son frère, qui a combattu dans les montagnes pendant des années avec les talibans contre l'ancien gouvernement et les forces étrangères, et n'est rentré chez lui qu'après la victoire des islamistes en août dernier. Le matin, il lui permet de fréquenter une madrassa pour étudier le coran, mais l'après-midi, à son insu, elle se faufile dans une salle de classe clandestine organisée par l'Association révolutionnaire des femmes d'Afghanistan (RAWA).

Témoignage recueilli par l'AFP

Un an après leur arrivée au pouvoir, les talibans promettent la reprise des cours dans les collèges et les lycées, sans toutefois préciser de date. Aujourd'hui, les petites filles vont toujours à l'école primaire et, jusqu'ici, les étudiantes peuvent fréquenter l'université, même si les cours y sont non mixtes. Mais sans études secondaires, comment les filles pourraient-les passer les examens d'entrée à l'université ? Les promotions actuelles d'étudiantes du supérieur pourraient être les dernières du pays dans un proche avenir.

Fillettes afghanes lisant le Coran à la mosquée Noor, en périphérie de Kaboul, en Afghanistan, le 9 août 2022. Le nombre de filles qui viennent y  apprendre le Coran a beaucoup augmenté après la fermeture des écoles publiques.
Fillettes afghanes lisant le Coran à la mosquée Noor, en périphérie de Kaboul, en Afghanistan, le 9 août 2022. Le nombre de filles qui viennent y  apprendre le Coran a beaucoup augmenté après la fermeture des écoles publiques.
©AP Photo/Ebrahim Noroozi

Etudiantes harcelées

À l’université, le harcèlement infligé aux étudiantes par les talibans, ainsi que les restrictions infligées à leurs comportements, leurs tenues et leurs opportunités, créé un environnement précaire. "En mai dernier, des étudiantes ont été arrêtées juste parce qu'elles prenaient des photos avec leur téléphone !" raconte Parwana Paikan. Systématiquement désavantagées, nombreuses sont celles qui ont cessé d’aller en cours ou renoncé à se réinscrire, constate Amnesty International.

Mise en garde

Les gardes devant l’université nous crient dessus : "Arrange tes habits, ton foulard… Pourquoi on voit tes pieds ?, raconte une étudiante de 21 ans à l’université de Kaboul. La responsable de notre département est venue nous dire : "Faites attention – nous ne pouvons vous protéger que tant que vous êtes dans l’enceinte de la faculté… Si des talibans veulent vous harceler ou vous faire du mal, nous ne pourrons pas les en empêcher”.
 
Témoignage recueilli par Amnesty International

Résistance réprimée

Les Afghanes ont répondu à cette répression par une vague de manifestations. En réaction, les talibans s'en prennent à elles de manière brutale : "La résistance pacifique des manifestantes a été réprimée et les femmes ont été enlevées et incarcérées. Certaines ont disparu, d'autres ont subi des tortures physiques et psychiques," témoigne  Parwana Paikan sur les dires de ses contacts en Afghanistan. 
 

Brutalités en détention

Une manifestante arrêtée et incarcérée pendant plusieurs jours en 2022 décrit son traitement en détention : "Les gardiens n’arrêtaient pas de venir dans ma cellule pour me montrer des images de ma famille... Nous pouvons les tuer tous, et tu ne pourras rien faire… Ne pleure pas, ne fais pas de scène. En allant manifester, tu aurais dû savoir à quoi t’attendre."

Elle dit avoir été frappée : "Ils ont fermé la porte à clé et se sont mis à me hurler dessus… 'Mauvaise femme… Les États-Unis ne nous donnent pas d’argent à cause de vous, bande de salopes'… Et puis il m’a donné un coup de pied, si fort que j’été blessée dans le dos, et il m’a aussi mis un coup de pied dans le menton… Je sens encore la douleur dès que j'ouvre la bouche."

Témoignage recueilli par Amnesty International

Après la mise en ligne de photos des blessures d’une manifestante, les talibans ont développé une nouvelle stratégie afin d'empêcher les femmes de montrer leurs blessures en public, explique le rapport d'Amnesty International : ils frappent les seins et entre les jambes. "Un soldat qui marchait à côté de moi m’a frappée sur le sein et a dit : "Je pourrais te tuer maintenant, et personne ne dirait rien", raconte une manifestante. Afin d’obtenir leur libération, ces femmes ont été contraintes de signer des déclarations certifiant que ni elles ni des membres de leur famille ne manifesteraient plus, ni ne parleraient publiquement de leur détention.

Afghanes lors d'une manifestation à Kaboul, le 26 mars 2022. La vie des femmes et des jeunes filles est détruite par la répression des talibans qui, depuis août 2021, ne cessent de restreindre leurs droits à l'éducation, au travail et à la liberté de mouvement.
Afghanes lors d'une manifestation à Kaboul, le 26 mars 2022. La vie des femmes et des jeunes filles est détruite par la répression des talibans qui, depuis août 2021, ne cessent de restreindre leurs droits à l'éducation, au travail et à la liberté de mouvement.
©AP Photo/Mohammed Shoaib Amin
 Le 13 août 2022, à Kaboul, les femmes manifestaient encore pour réclamer le droit au travail et à l'éducation. Une manifestation brutalement réprimée par des tirs en l'air.

Les femmes peuvent-elles défier les talibans ?

"J'aimerais y croire, soupire Parwana Paikan, mais le problème des Afghanes, c'est qu'elles sont livrées à elles-mêmes, sans l'aide de leurs proches masculins. Celles qui veulent résister doivent rester très discrètes et très prudentes, car les talibans les traquent, tracent leur téléphone, espionnent leurs conversations," explique Parwana Paikan. 

Depuis leur exil, des opposants, comme la jeune diplomate, tentent de soutenir les Afghanes sous régime talian : "Nous restons en contact avec elles et essayons de relayer leurs informations, de faire entendre leur voix sur des forums. ​ D'autres tentent de  faire sortir des femmes d'Afghanistan, mais aucune ne s'expose, car le risque est énorme. Tout reste secret et se passe sous couvert de l'anonymat."

Le rôle de la communauté internationale

Le rôle de la communauté internationale est crucial, pense Parwana Paikan, qui appelle à l'aide pour installer un "gouvernement inclusif et légitime en Afghanistan,  cesser d'offrir une tribune aux talibans et garantir que l'aide internationale parvient au peuple afghan, avec des critères clairs et vérifiables pour l'autonomisation des femmes." 

Amnesty International veut des sanctions ciblées ou des interdictions de voyager, par l’intermédiaire d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, ou obliger de toute autre manière les talibans à rendre des comptes pour le traitement réservé aux femmes et aux filles, sans nuire à la population afghane. "Si la communauté internationale s’abstient d’agir, conclut l'ONG, elle abandonnera les femmes et les filles d’Afghanistan, et fragilisera les droits partout ailleurs."