Terriennes

Un Temps pour Elles : un festival pour mettre à l'honneur le matrimoine musical oublié

Pour sa deuxième édition, du 25 juin au 1er août 2021, le festival de musique Un Temps pour Elles nous fait découvrir des musiciennes et compositrices oubliées, dans des lieux historiques du Val-d'Oise, histoire de faire rimer matrimoine historique et matrimoine musical. 
Pour sa deuxième édition, du 25 juin au 1er août 2021, le festival de musique Un Temps pour Elles nous fait découvrir des musiciennes et compositrices oubliées, dans des lieux historiques du Val-d'Oise, histoire de faire rimer matrimoine historique et matrimoine musical. 
©Un Temps pour Elles

Encore et toujours, visibiliser et réhabiliter les femmes artistes occultées. Le festival Un temps pour Elles revient enchanter notre été avec sa deuxième édition, pour nous faire découvrir des compositrices de grand talent lors de concerts organisés dans la région parisienne, à suivre également sur les réseaux sociaux. De la cantatrice Pauline Viardot à la pianiste Marie Jaëll, un véritable matrimoine musical à partager entre générations. 

Pour sa deuxième édition, le festival français Un temps pour Elles se fait itinérant et nous propose 19 concerts le long d'un parcours à travers le Val-d'Oise, un territoire riche de lieux patrimoniaux, pour ne pas dire "matrimoniaux" ! Du 25 juin au 1er août 2021, ce festival met à l'honneur des compositrices oubliées, mais également de grandes femmes de l’histoire qui ont forgé et inspiré des lieux emblématiques. Ainsi le chemin des musiciens et du public croisera celui de Blanche de Castille aux abbayes de Royaumont et de Maubuisson, dont elle est la fondatrice, mais également à l’Eglise Notre-Dame-de-l’Assomption de Taverny, dont elle aurait posé la première pierre. Le public ira sur les pas de Ninon de Lenclos au château de Villarceaux et de la comtesse de Ségur au château de Méry-sur-Oise.
 
Nous souhaitons mettre en valeur les compositrices et créatrices du passé, mais également la création contemporaine pour créer, justement, ces modèles.
Héloïse Luzzati, violoncelliste et directrice du festival Un Temps pour Elles
Et puis cette découverte et cette transmission passant aussi par les plus jeunes générations, le festival leur organise chaque samedi après-midi un concert qui leur est dédié. "En proposant des contenus artistiques et musicaux à destination des jeunes générations, nous souhaitons mettre en valeur les compositrices et créatrices du passé, mais également la création contemporaine pour créer, justement, ces modèles", explique Héloïse Luzzati, la fondatrice d'Un Temps pour Elles.

De la musique au féminin pour tous.tes, même dès le plus jeune âge, avec au programme également une Ôde à nos amis les doudous proposé par Clémentine de Couture et Anne de Fornel, qui convient petits et grands autour des oeuvres pour enfants d'Isabelle Aboulker. Une compositrice connue pour ses opéras pour enfants qui aime à se décrire ainsi : "J'aime le théâtre, le verbe, et j'aime aussi le bruit du crayon sur mon papier à musique, le bruissement de la gomme, les petits points noirs qui se transforment en rythmes et en sons. Alors avec plaisir et obstination, et contre toute logique, je compose des opéras". 
 

Des "trobairitz" du Moyen Âge à Marie Jaëll

Présentes dès le Moyen Âge, où elles se nomment "trobairitz" (équivalent féminin du troubadour), les femmes qui composent de la musique ont toujours existé. Malgré cela, elles occupent une part infime dans l’histoire de la musique officielle et aujourd’hui, à peine 4% des œuvres musicales programmées en concert sont écrites par des compositrices. Elles ont été et restent largement invisibilisées. Pour justifier cette invisibilité, un argument récurrent : si ces compositrices ne sont pas passées à la postérité c’est qu’elles n’ont pas créé de chefs-d’œuvre…

"Contribuer à réparer cette injustice est l’une des missions du festival Un temps pour Elles. Faire découvrir et entendre des œuvres, pour beaucoup inédites, éveiller la curiosité et l’intérêt du public face à un répertoire trop peu connu. Notre mission tout au long de l’année réside dans l’élargissement du corpus d’œuvres connues des compositrices ; pour ce faire, nous déchiffrons constamment des œuvres inédites à l’enregistrement, manuscrits ou premières éditions, et ainsi se dessine l’envie et la nécessité de programmer ces œuvres et d’en faire profiter un public le plus large possible," précise encore la directrice artistique du festival, violoncelliste.  
 
 

Le 25 juin, à l'abbaye de Maubuisson, ce sont dix femmes de légende qui sont mises à l'honneur. Ces dix compositrices ont toutes pour point commun d’avoir écrit pour la voix. Ce programme mêlant musique vocale et musique instrumentale est une re-création du trio de Charlotte Sohy, rendue possible par le travail de son petit-fils François-Henri Labey, et en présence des artistes Elsa Dreisig, soprano, Nikola Nikolov, violon, Celia Oneto Bensaid, piano, et Xavier Phillips, violoncelle.

 
J’ai une idée si haute de mon art que toute ma joie est de lui vouer ma vie sans espérer autre chose que de vivre par lui et pour lui.
Marie Jaëll, pianiste, compositrice
Marie Jaëll se consacra de manière originale à l'étude de la <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Technique_du_piano" rel="nofollow" title="Technique du piano">technique pianistique</a> : elle se livra à une analyse très poussée du toucher et proposa une méthode d'enseignement du piano toujours pratiquée : <em>Le toucher : enseignement du piano basé sur la physiologie</em> (1899).
Marie Jaëll se consacra de manière originale à l'étude de la technique pianistique : elle se livra à une analyse très poussée du toucher et proposa une méthode d'enseignement du piano toujours pratiquée : Le toucher : enseignement du piano basé sur la physiologie (1899).
©wikipedia

"Apprendre à composer, une passion qui ne me quitte jamais. Je me réveille le matin avec elle, je m’endors avec elle le soir. J’ai une idée si haute de mon art que toute ma joie est de lui vouer ma vie sans espérer autre chose que de vivre par lui et pour lui", ces mots sont de la pianiste virtuose Marie Jaëll (1846-1925). Sa version pour quatuor avec piano du quatuor en sol mineur était jusqu’à aujourd’hui inédite. "Le manuscrit, particulièrement difficile à lire, a fait l’objet d’une commande du festival à Julien Giraudet. À la jonction entre le XIXème et le XXème siècle, ce programme parcourt la France, l’Allemagne et la Croatie à travers le répertoire pour quatuor avec piano", indique la directrice du festival.

"Un nom d’homme, et vos partitions seraient sur tous les pianos", voilà ce que lui dit Franz Liszt, alors qu'elle n'était encore que l’une de ses disciples. Malgré ce conseil avisé, Marie Jaëll, qui fut aussi l'élève de Camille Saint-Saëns et qui obtint le premier Prix au Conservatoire de Paris en 1862, conservera son identité féminine pour signer ses œuvres. Elle compose de nombreux morceaux de musique qu'elle présente à la Société nationale de Paris et s'impose parmi une société de compositeurs très largement masculine. On lui doit aussi une méthode d'apprentissage du piano par le toucher, toujours pratiquée aujourd'hui. 

"Entendre chaque jour, à chaque pas de votre vie, les seigneurs de la création vous jeter sans cesse à la face votre misérable nature féminine serait propre à vous mettre en rage et à vous monter contre la féminité", écrivait de son côté Fanny Mendelssohn (née à Hambourg, 1805-1847) face à l’injustice de sa condition féminine. Musicienne talentueuse, Fanny Mendelssohn-Hensel aurait certainement été une des figures les plus marquantes du romantisme allemand, si elle avait été un homme... Car si Félix Mendelssohn, son frère, fut soutenu, encouragé, et sa musique connue grâce à l’appui de son père, Fanny, elle, fut muselée et continuellement ramenée au fait d’être femme. Elle n’en compose pas moins toute sa vie sans chercher à être éditée, ce que son frère lui interdit formellement, jusqu’aux dernières années de sa vie. Le Festival lui redonne la place qu'elle mérite lors d'une soirée, avec au programme sa Fantasia, au Château de Méry-sur-Oise. 

©Un Temps pour Elles

Bien avant Jean de La Fontaine, "Marie de France"

Lors d'une autre soirée intitulée Les fables de Marie de France, le festival nous invite à découvrir une poétesse méconnue et pourtant...
Enluminure représentant Marie écrivant son ysopet et réalisée par "Le Maître de Papeleu" vers 1290.
Enluminure représentant Marie écrivant son ysopet et réalisée par "Le Maître de Papeleu" vers 1290.
©wikipedia
Cinq cents ans avant l’illustre La Fontaine, elle écrit de magnifiques fables animalières inspirée d’Ésope. Une écriture sans concession, vive et acérée. Une plongée dans les poumons de la forêt de Brocéliande : ici se jouent des saynètes de faunes explorant les chemins de vie que peut prendre l’existence humaine. Chaque animal, chaque fable devient guide, offrant aux humains des leçons de vie, de morale et de sagesse politique pour mener à bien leur passage dans cette forêt mystérieuse, parfois inquiétante, sauvage ou civilisée qu’est la vie en société.

Première femme fabuliste, Marie – surnommée "de France" lors de sa redécouverte à la Renaissance – accorde souvent dans ses fables une place inhabituelle à la parole féminine. Celles-ci comptent parmi les plus belles réussites narratives et poétiques du XIIème siècle. Avec la contribution musicale et complice d’Isabelle Olivier, Aurore Evain met en scène l’illustre talent de cette grande autrice injustement oubliée par l’histoire.

Musique et cinéma au féminin

Isabelle Olivier, harpiste et compositrice. 
Isabelle Olivier, harpiste et compositrice. 
©site officiel/Isabelle Olivier
A l'instar du répertoire classique et lyrique, dans le domaine de la musique de cinéma, les femmes sont bien moins connues que les hommes. Elles n'en sont pourtant pas absentes. Après avoir recherché et visionné la filmographie d’Alice Guy, la musicienne de renom Isabelle Olivier a l’idée de créer un ciné concert en hommage aux pionnières du cinéma injustement oubliées. Compositrice évoluant aux frontières du jazz, des musiques celtiques et actuelles, elle est sollicitée dans le monde du cinéma et du spectacle vivant.

Elle a notamment composé les musiques de cinq films, dont L’Esquive d’Abdellatif Kechiche, et quatre autres signés Agnès Varda -pionnière s'il en est du cinéma contemporain- avec laquelle elle a eu la chance de collaborer à plusieurs reprises. Isabelle Olivier nous propose un programme éclectique, accessible à toutes et à tous, fondé sur une recherche sonore particulièrement élaborée entre acoustique et électronique. 
 

La dynastie Viardot

Enfin, Un Temps pour Elles veut aussi célébrer le bicentenaire de Pauline Viardot (1821-1910), une grande mezzo-soprano, qui fut bien plus qu'une "femme de salon" mais une vraie créatrice de musique, comme le fut sa fille après elle. Son œuvre de compositrice comprend des dizaines de pièces vocales ou instrumentales, de nombreuses transcriptions, trois opéras de chambre, une cantate patriotique. Elle publie aussi une méthode pour voix de femme intitulée Ecole classique du chant. Camille Saint-Saëns dira : "Je ne sais comment elle avait appris les secrets de la composition ; sauf le maniement de l’orchestre, elle les connaissait tous, et les nombreux lieder qu’elle a écrits sur des textes français, allemands et espagnols, témoignent d’une plume impeccable. Au rebours des compositeurs qui n’ont rien de plus pressé que d’exhiber leurs produits, elle s’en cachait comme d’une faute ; il était difficile d’obtenir qu’elle les fit entendre ; les moindres, cependant, lui eussent fait honneur".



C'est à l'aide des mémoires de Louise Héritte-Viardo, compositrice et fille de Pauline Viardot, que Julie Depardieu racontera l'histoire de cette dynastie incroyable de musicien.ne.s, de Manuel Garcia à Maria Malibran, en passant par Pauline Viardot.

Julie Depardieu, Agathe Peyrat, soprano, Dana Ciocarlie, piano, Hélène Collerette, violon, Léa Hennino, alto, et Héloïse Luzzati, violoncelle, célèbrent le bicentenaire de la cantatrice Pauline Viardot, le 17 juillet 2021, au château de Villarceaux. 
Julie Depardieu, Agathe Peyrat, soprano, Dana Ciocarlie, piano, Hélène Collerette, violon, Léa Hennino, alto, et Héloïse Luzzati, violoncelle, célèbrent le bicentenaire de la cantatrice Pauline Viardot, le 17 juillet 2021, au château de Villarceaux. 
©Un Temps pour Elles