Terriennes

Une Chinoise en prison pour avoir jeté de l'encre sur un portrait présidentiel

Photo-montage, avec à droite Dong Yaoqiong, (cliché d'elle plus jeune de son profil internet), et à gauche, le portrait tâché à l'encre du président chinois Xi Jiping.
Photo-montage, avec à droite Dong Yaoqiong, (cliché d'elle plus jeune de son profil internet), et à gauche, le portrait tâché à l'encre du président chinois Xi Jiping.
©Captureecran/@voiceofvietnam

On ne touche pas à l'image du président. Voilà ce qu'a appris à ses dépens cette jeune Chinoise qui s'est filmée sur Twitter en train de jeter de l'encre sur le visage de Xi Jiping, pour dénoncer le culte de la personnalité instauré par le régime. Interpellée par les forces de l'ordre début juillet, elle reste à ce jour détenue.

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La provocation de Dong Yaoqiong l'a menée en prison.

Xi Jinping, j'attends ici que tu viennes m'arrêter !Dong Yaoqiong

Cette jeune femme de 29 ans est originaire de ZhuZhou, dans le Hunan. Le 4 juillet 2018, elle décide de twitter une vidéo alors qu'elle jette de l'encre sur une affiche du président chinois collée sur un mur du quartier d'affaires de Shangai. Plus que symbolique, un acte politique. Elle entend ainsi dénoncer le "culte de la personnalité" autour du président. Dans cette même vidéo, elle accuse le parti au pouvoir d'exercer en Chine un "contrôle oppressif des cerveaux" et interpelle directement le chef de l'Etat "Xi Jiping, j'attends ici que tu viennes m'arrêter!" .

A l'origine de sa colère, les récentes décisions du Parti communiste, et donc de Xi Jiping lui-même, puisque à la tête du parti depuis fin 2012, renforçant les pouvoirs du chef de l'Etat : abolition de la limite de deux mandats présidentiels de cinq ans ainsi que l'inscription de "la Pensée Xi Jinping" dans la constitution du pays.

Capture d'écran du compte Twitter du militant Hua Yong, qui avait relayé le tweet de la jeune chinoise, dans lequel on la voyait jeter de l'encre sur le portrait de Xi Jiping.
Capture d'écran du compte Twitter du militant Hua Yong, qui avait relayé le tweet de la jeune chinoise, dans lequel on la voyait jeter de l'encre sur le portrait de Xi Jiping.
©capturedecran/@HuaYong798

"Mes amis, j'ai jeté de l'encre sur sa photo", dit-elle dans ce court film, "Voyons voir comment il va s'occuper de moi." Sa vidéo est rapidement devenue virale sur Twitter et a été partagée dans WeChat, une application de messagerie chinoise.

"La pensée Xi Jiping"

Capture d'écran de la photo prise par la jeune femme et postée sur Twitter, lorsque des hommes, visiblement des policiers sont venus l'interpeller chez elle, le 4 juillet 2018 à Shangaï.
Capture d'écran de la photo prise par la jeune femme et postée sur Twitter, lorsque des hommes, visiblement des policiers sont venus l'interpeller chez elle, le 4 juillet 2018 à Shangaï.
©capturedecran/twitter

Selon l'association Chinese Human Rights Defenders (CHRD), une association dont le siège se trouve aux Etats-Unis, la jeune femme a été interpellée le même jour et son compte Twitter a été effacé. Son dernier message montre une photo prise à travers le judas de sa porte, on y aperçoit plusieurs hommes en civil et en uniforme de policier devant chez elle. Les autorités "répriment la liberté d'expression afin de protéger le culte de la personnalité autour de Xi Jinping", accuse l'association.

"Le signal d'urgence est enclenché : je viens de voir cette vidéo dans une conversation de groupe WeChat, et je suis vraiment inquiet pour cette femme et sa sécurité. Cette vidéo en direct a déjà été partagée en Chine. Je veux savoir son nom. Peut-être nos amis à Shanghai. S'il vous plaît, demandez à tout le monde s'il vous plaît, faites attention à cela, ne laissez pas sa voix disparaître, défendez la constitution, servez-vous de votre liberté de parole", écrit Hua Yong, un activiste chinois, comme le rapporte BuzzFeed News.


Cet artiste-peintre est un militant connu des autorités chinoises. Il avait lui-même été emprisonné en décembre 2017 pour avoir dénoncé sur les réseaux sociaux l'expulsion massive de migrants à Pékin, avant d'être relâché ensuite. Visiblement toujours en alerte, il a commencé s'enregistrer sur YouTube pour parler de cet incident.

Toujours selon BuzzFeed News, un homme se présentant comme son père, Dong Jianbiao, a confirmé l'identité de Dong Yaoqiong en diffusant sur internet une copie de la carte d'identité de sa fille. Dans une lettre adressée aux autorités de Shangaï, il écrit :"S'il vous plaît dites-moi quelle loi ma fille n'a pas respectée et où elle est détenue ... s'il n'y a pas de procédure, alors c'est un kidnapping effectué par des bandits."


Sur le site d'un journal d'opposition Hong Kong free press.com,  on apprend que le père de la jeune femme a conduit pendant plus de vingt heures pour rejoindre chez lui le militant Hua Yong. Le site hongkongais annonce qu'ils auraient été interpellés à leur tour, alors même qu'ils enregistraient une vidéo, qui elle aussi fait le tour des réseaux sociaux. Selon Patrick Poon, chercheur pour Amnesty International en Chine, interrogé dans le même article, "attaquer les dirigeants de l'Etat" n'apparaît pas dans la loi pénale chinoise. Au lieu de cela, la constitution du pays stipule que les citoyens ont le droit de critiquer et de faire des suggestions concernant les organes de l'Etat et les fonctionnaires". "Elle devrait d'abord avoir accès à un avocat de son choix, et elle devrait être libérée immédiatement, sauf si elle est accusée d'un crime reconnu internationalement", ajoute le représentant de l'ONG.

Interrogée par l'AFP, la police de Shanghai déclare tout ignorer de "l'affaire Dong Yaoqiong".

#DongYaoqiong

Sur les réseaux sociaux, un vaste élan de solidarité s'est spontanément mis en place autour de Dong Yaoqiong, certains internautes n'hésitant pas à se prendre en photo ou se filmant en train de jeter de l'encre sur des portraits de Xi Jiping.


"C'est pour montrer notre solidarité avec la fille qui a jeté de l'encre, Dong Yaoqiong. Mettez de la couleur sur ce visage ", écrit un twittos.

The Voice of Vietnam salue "le peuple de Chine, qui dans le sillage de l'acte héroïque de Dong Yaoqiong, a entamé une campagne pour salir les portraits de Xi Jiping". Un héroïsme qui conduit le plus souvent derrière les barreaux des geôles chinoises, comme le savent si bien nombre de dissidents.
 

Crime de "lèse-majesté"


En France, l'offense au président de la République n'est plus un délit depuis 2013, suite à l'abrogation de l'article 26 de la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881. Cet acte reste néammoins passible d'une amende de 45 000 €. L'offense peut se trouver constituée par des écrits ou des paroles dès lors qu'ils sont publics, mais également par un dessin ou un photomontage. Quant au délit d'offense à chef d'État étranger, il a été supprimé en mars 2004, suite à une condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l'homme.

En Belgique, le crime "d'offense à la personne du roi" est inscrit dans code pénal. Depuis la loi du 9 septembre 1885, il est assimilé à un "crime contre la sureté de l'État". Une chose sérieuse, donc. Pourtant, la répression de ce "crime" est rarissime.

Maha Vajiralongkorn, le roi de Thaïlande, le 29 mai 2018. Pays où le crime de lèse-majesté est le plus lourdement condamné.
Maha Vajiralongkorn, le roi de Thaïlande, le 29 mai 2018. Pays où le crime de lèse-majesté est le plus lourdement condamné.
©The Nation/Pool Photo via AP

Au Maroc, la constitution de 2011 se distingue aussi des précédentes en ne qualifiant plus la personne du roi de « sacrée », même si elle proclame qu’elle est « inviolable » et que « le respect Lui est dû ». Le Code de la presse lui n’a pas été révisé et les tribunaux marocains continuent à appliquer ses dispositions, ainsi que celles du Code pénal, pour emprisonner des personnes ayant commis des infractions non violentes en prenant la parole contre le souverain.

La Thaïlande a la loi la plus sévère au monde. Le crime de lèse-majesté est puni entre 3 et 15 ans de prison. Mais ces peines sont cumulatives : et donc chaque portrait brûlé est jugé comme un cas séparé. Des accusés ont ainsi été condamnés pour des peines allant jusqu’à 35 ans de prison.