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Femmes Prix Nobel : pourquoi il n'y aura pas de quotas

Maria Ressa, rédactrice en chef du site d'opposition <em>Rappler</em>, dans un restaurant de la ville de Taguig, aux Philippines, le 9 octobre 2021. Elle partage le prix Nobel de la paix 2021 avec le journaliste russe Dmitry Muratov pour son combat pour la liberté d'expression.<br />
 
Maria Ressa, rédactrice en chef du site d'opposition Rappler, dans un restaurant de la ville de Taguig, aux Philippines, le 9 octobre 2021. Elle partage le prix Nobel de la paix 2021 avec le journaliste russe Dmitry Muratov pour son combat pour la liberté d'expression.
 
©AP Photo/Aaron Favila

Il est "triste" qu'une seule femme ait remporté un prix Nobel cette année, et aucune en sciences, mais les comités chargés de décerner les prix se refusent à introduire des quotas de genre. Entretien avec Göran Hansson, secrétaire général de l'Académie suédoise des Sciences.

Les prix Nobel ont fêté leur 120ème anniversaire cette année. Avec 59 femmes primées depuis sa création, dont 28 depuis 2001, l'Académie Nobel compte à peine 6,2% de lauréates, tous prix confondus. Et dans les domaines scientifiques, elles ne sont plus que 2%. 

Après un cru 2020 qui laissait espérer une embellie de la représentation féminine, le jury 2021 douche les espoirs avec une seule femme primée - comme en 2019 -, ou plutôt coprimée, puisque la Philippine Maria Ressa partage le prix Nobel de la paix avec un autre journaliste, le Russe Dimitri Muratov.

Après le record en 2020 : 2021, la douche froide

Le record de cinq lauréates d'un prix Nobel remonte à 2009, dont la première "Nobelle" en économie, l'Américaine Elinor Ostrom. A l'inverse, aucune lauréate en 2017 et 2016.

En 2020, quatre femmes ont été distinguées, dont trois scientifiques. Tandis que Louise Glück recevait le prix de littérature, la Française Emmanuelle Charpentier et l’Américaine Jennifer Doudna étaient lauréates du Nobel de chimie pour leurs "ciseaux moléculaires" capables de modifier les gènes humains - une percée révolutionnaire en génétique. C'était la quatrième fois seulement qu’un prix scientifique était 100 % féminin, après la Française d'origine polonaise Marie Curie et la Britannique Dorothy Crowfoot Hodgkin, lauréates du Prix de chimie seules respectivement en 1911 et en 1964, puis l’Américaine Barbara McClintock pour la médecine en 1983. 

Marie Curie lors de la remise de la médaille d'or de la Société de radiologie, par le docteur Albert Soiland (à gauche), à Paris le 29 juillet 1931. 
Marie Curie lors de la remise de la médaille d'or de la Société de radiologie, par le docteur Albert Soiland (à gauche), à Paris le 29 juillet 1931. 
©AP/photo

Nobel de chimie : 5 femmes, 183 hommes et Marie Curie, l'exception historique

Cinq femmes seulement ont remporté le Nobel de chimie depuis 1901, pour 183 hommes : Marie Curie (1911), sa fille Irène Joliot-Curie (1935), Dorothy Crowfoot Hodgkin (1964), Ada Yonath (2009) et Frances Arnold (2018)

Après avoir reçu en 1903, le prix Nobel de physique avec Pierre Curie et Henri Becquerel pour leurs recherches sur les radiations, Marie Curie obtient le Nobel de chimie pour ses travaux sur le polonium et le radium. Elle est la première femme à recevoir un prix Nobel, et, à ce jour, la seule femme à en avoir reçu deux. 

►Retrouvez notre article sur la BD "Radium girls" : sacrifiées sur l'autel du progrès

En 2020, le Nobel de physique aussi se féminisait avec le sacre d'Andrea Ghez, une scientifique américaine qui devenait la quatrième femme à remporter ce prix, le plus masculin des six Nobel (moins de 2% de lauréates), mais elle le partageait avec deux hommes.

Avec 15,9% des lauréates, la paix est le domaine où les femmes s'illustrent le plus, comme cette année avec la journaliste philippine Maria Ressa. Parmi les autres "Nobelle" de la paix, citons mère Teresa, Malala Yousafzai, la militante pakistanaise pour les droits des femmes, ou encore Nadia Murad, ancien captive de l'Etat islamique et militante pour le peuple yazidi. 

Nous avons décidé que nous ne ferions pas de quotas de genre ou d'ethnicité.
Göran Hansson, secrétaire général de l'Académie suédoise des Sciences

Si c'est une femme qui fut la première à avoir gagné deux Nobel, la Française d'origine polonaise Marie Curie (physique 1903 et chimie 1911), l'une des explications avancées pour l'écrasante domination masculine dans le palmarès des Nobel serait que les travaux récompensés, souvent vieux de plusieurs décennies, reflètent un état des lieux déjà obsolète par rapport à l'état actuel de la société.

Nobel féminin : "Tant reste à faire", selon Göran Hansson

Entretien avec Göran Hansson, secrétaire général de l'Académie suédoise des Sciences.
AFP : Il n'y a eu qu'une seule femme lauréat du Nobel cette année (la journaliste philippine Maria Ressa, colauréate du prix Nobel de la paix). Est ce qu'il y a un problème à nobéliser des femmes ?

Göran Hansson : Il est triste qu'il y ait si peu de femmes lauréates d'un Nobel. Et cela reflète les conditions injustes de la société, particulièrement dans le passé, mais encore aujourd'hui. Il reste tant à faire. Nous avons décidé que nous ne ferions pas de quotas de genre ou d'ethnicité. Nous voulons que chaque lauréat soit reçu pour avoir réalisé la découverte la plus importante, et pas pour le genre ou l'ethnicité, et c'est conforme avec l'esprit du dernier testament d'Alfred Nobel.
 

Nous avons fait des efforts significatifs pour augmenter le nombre de nominations de femmes. Et nous nous assurons que le problème est bien connu, y compris les biais inconscients.
Göran Hansson, secrétaire général de l'Académie suédoise des Sciences

Qu'est ce qui a été fait ?

Nous voulons être sûrs que toutes les femmes aient une chance juste d'être considérées pour un prix Nobel. Donc nous avons fait des efforts significatifs pour augmenter le nombre de nominations de femmes, de femmes scientifiques. Et nous nous assurons dans les comités et les académies que le problème est bien connu, y compris les biais inconscients. Nous avons eu des séminaires avec des sociologues, nous avons eu des discussions de groupe. Nous avons fait vraiment des efforts. Mais au bout du compte nous décernons les prix à ceux qui le méritent le plus, ceux qui ont fait les contributions les plus importantes.

Donc vous dites que dans ces domaines aucune femme n'a été considérée comme méritant un Nobel cette année ?

Göran Hansson, secrétaire général de l'Académie suédoise des Sciences qui décerne les prix de physique, chimie et économie.
Göran Hansson, secrétaire général de l'Académie suédoise des Sciences qui décerne les prix de physique, chimie et économie.
©Wikipedia

Aucune femme n'a eu le prix en sciences cette année. L'année dernière nous avons eu deux lauréates en chimie, Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna, et une en physique, Andrea Ghez. L'année d'avant Esther Duflo en économie. Donc la tendance s'accélère, mais à partir d'un niveau faible. Ayez en tête que seulement 10% environ des professeurs de sciences naturelles en Europe de l'Ouest et en Amérique du nord sont des femmes, et encore moins en Asie.

Donc les Nobel reflètent la réalité du domaine scientifique, c'est ce que vous dites ?

Oui, c'est le cas. Prenez aussi en compte qu'il faut du temps pour évaluer les nominations qui sont faites et évaluer un prix Nobel. Donc on peut dire qu'il reflète la situation il y a une ou deux décennies, quand les découvertes ont été faites.

Ne pensez-vous pas que ce serait un bon signal de donner plus de prix à des femmes, pour que d'autres chercheuses puissent s'identifier ?

Nous en avons discuté. Mais si quelqu'un nous proposait par exemple de ne donner des prix, une année, qu'à des femmes, nous craignons qu'il soit supposé qu'elles l'aient eu parce qu'elles était des femmes, et non parce qu'elles étaient les meilleures. Alors qu'il n'y a aucun doute sur le fait que des chercheuses comme Emmanuelle Charpentier ou Esther Duflo ont eu le prix parce qu'elles ont fait les contributions les plus importantes.

Nous avons besoin d'attitudes différentes sur les carrières des femmes en sciences, pour qu'elles aient des opportunités justes de faire les découvertes.
Göran Hansson, secrétaire général de l'Académie suédoise des Sciences

Que devrait-il se passer à l'avenir ?

Nous allons continuer à encourager ceux qui peuvent proposer des nominations à avoir une large perspective en matière de genre ou d'ethnicité. Nous allons faire en sorte qu'une part croissante de femmes scientifiques soient invitées à proposer des candidats. Et nous allons continuer à nous assurer d'avoir des femmes dans nos comités. Mais nous avons besoin d'aide, et la société a besoin d'aide. Nous avons besoin d'attitudes différentes sur les carrières des femmes en sciences, sur la structure de leur carrière, pour qu'elles aient des opportunités justes de faire les découvertes qui sont récompensées. Nous en avons parlé dans chacune des six catégories. Nous avons parlé du problème et nous avons suivi le testament de Nobel, qui est que nous ne prendrions pas en compte l'ethnicité ou le genre, que nous n'aurions pas de quotas. Mais que nous voulions être sûrs que des femmes soient proposées et aient une bonne chance.

Quand cette question s'est-elle posée la dernière fois ?

Tous les comités Nobel en discutent au début de l'année de travail. Ensuite, il y a trois semaines, nous avons eu une réunion commune entre tous les comités Nobel, où nous avons discuté du sujet. Physique, chimie, médecine, littérature, paix et économie, ensemble, ici, à Stockholm.