Terriennes

Vague de piqûres dans les boîtes de nuit : la peur, mais pas les preuves

<p>Boîte de nuit Moskvich à Kharkiv, en Ukraine, le 30 janvier 2022.</p>

Boîte de nuit Moskvich à Kharkiv, en Ukraine, le 30 janvier 2022.

©AP Photo/Evgeniy Maloletka

Une douloureuse piqûre dans la foule d'une boîte de nuit ou d'un concert, puis le malaise et la peur de la contamination. Des centaines de plaintes ont été déposées depuis février 2022 en France, mais aussi en Belgique et en Espagne, pour des agressions qui restent autant de mystères pour la police. Car si la peur s'est installée, toujours pas de preuves d'injection d'une substance nocive.

Nausées, vertiges, sueurs froides, semi-inconscience... Des centaines de jeunes, en grande majorité des filles, témoignent avoir été piqués à leur insu dans un bar, une discothèque, une salle de concert ou même sur la plage. Si certaines victimes ne s'en sont rendu compte que plus tard, en découvrant un point rouge entouré d’un hématome au bras, sur l’épaule ou la cuisse, d'autres ont immédiatement ressenti une vive douleur et un malaise.

Le produit injecté n’est toujours pas identifié, on ne sait pas encore si la piqûre provient vraiment d'une aiguille de seringue et les témoignages ne font pas état de vol, viols ni d’agressions suite à la piqure. Le seul cas de détection d'une potentielle substance injectée a eu lieu à Chalons-en-Champagne, dans l'est de la France, où "un examen est revenu avec une trace de médicament courant, type anxiolytique léger, non consommé par la victime", selon le parquet. Reste que le risque d’infection, lui, est réel, car le VIH, l’hépatite B ou l’hépatite C sont transmissibles par l'aiguille.

Au-delà du malaise, le stress et la peur 

En France, les premières agressions remontent à plusieurs mois. En rentrant d’une soirée dans un bar dansant de l’Ile de Nantes, mi-avril, Eloïse Cornut, 21 ans, ressent soudain "sueurs froides, nausées, frissons et vertiges". La jeune esthéticienne se sent mieux le lendemain, mais le mercredi suivant, une de ses collègues lui fait remarquer une trace de piqûre à l’arrière de son bras. "Un point rouge entouré d’un bleu d’un centimètre de diamètre", décrit-elle.

Je dois attendre encore cinq semaines avant de faire un dépistage VIH. Et ça me stresse beaucoup.
Eloïse, victime d'une piqûre dans une boîte de nuit

Eloïse, qui ne consomme ni alcool ni drogue, explique ne sortir que "de temps en temps le week-end, jamais en semaine". Elle relie aussitôt cette piqûre à sa soirée du samedi. "Mes collègues m’ont tout de suite dit d’aller à l'hôpital. On m’a fait une prise de sang et conseillé d'aller porter plainte". Ce qu'elle fait dès le lendemain. "Je dois attendre encore cinq semaines avant de faire un dépistage VIH. Et ça me stresse beaucoup", confie-t-elle.

"C'était très douloureux", se souvient Noémie, 23 ans, touchée "à la cuisse, jusqu'au nerf sciatique", mi-avril après une soirée en boîte à Béziers, dans le sud de la France. La jeune femme affirme avoir été emmenée aux urgences par des amies après avoir eu un malaise, "les yeux révulsés".


Des amis ont remarqué un homme qui me regardait comme s’il attendait quelque chose de moi.
Une victime de piqûre en discothèque

A Roanne, dans la Loire, une jeune femme de 18 ans souhaitant garder l'anonymat fêtait le 22 avril l'anniversaire d'une amie dans une discothèque. Quand elle accompagne une amie aux toilettes, un homme lui touche une fesse. "En rentrant chez moi je me suis regardée dans le miroir et j’ai vu un gros hématome avec une piqûre avec un point rouge au centre sur la fesse droite, témoigne-t-elle. Des amis m’ont dit qu’ils avaient remarqué un homme qui me regardait comme s’il attendait quelque chose de moi".

Psychose autour d'une "menace parfaite" ?

"Il y a une véritable psychose, notamment chez les jeunes femmes, et lors de soirées ou événements regroupant beaucoup de monde comme la féria de Nîmes. Je connais des femmes qui n’ont pas voulu sortir durant le week-end à cause de ces piqûres, explique à le docteur Mounir Benslima, patron de l’unité de médecine légale du Centre hospitalier universitaire de la ville, où 47 cas ont été recensés par la Croix-Rouge pendant les six jours de festivités, début juin. Mais ça ne veut pas dire que 47 personnes ont été volontairement piquées, même par des imbéciles qui jouent à faire peur. C’est simplement des personnes qui croient avoir été piquées et qui peuvent avoir été griffées ou qui ont été prises de malaise sans qu’il y ait un lien avec des piqûres".

Sans préjuger de la réalité des faits, cette histoire de piqûre est une 'menace parfaite' : nous n'en connaissons ni la cause, ni les conséquences.
Thomas Arciszewski,  chercheur en psychologie sociale

Interrogé sur la logique des rumeurs et la gestion de la peur, le chercheur en psychologie sociale Thomas Arciszewski explique cette surévaluation potentielle du risque : "Sans préjuger de la réalité des faits, cette histoire de piqûre est une 'menace parfaite' : nous n'en connaissons ni la cause, ni les conséquences, et le cerveau humain n'aime pas l'incertitude, le non-contrôle". Les mécanismes de protection du cerveau humain sont propices à l'invention, analyse-t-il : "Certaines personnes, sans mentir, surestiment le risque de faux positifs, en cherchant à se protéger d'un danger. C'est comme être seul dans une vieille maison. En état de stress majeur vous finissez par entendre les bruits que vous craignez d'entendre". La suite logique est de le faire savoir: "l'une des solutions qui fonctionne très bien est le partage social, parler du danger autour de vous, aux autorités, est un réflexe de régulation des émotions très efficace", conclut le chercheur .

De fait, le sujet est l'un des plus traités sur le réseau social si apprécié de la jeunesse, TikTok, et c'est aussi sur ce même réseau que des défis "à la piqure" sont régulièrement lancés entre jeunes internautes. 

Interpellations en France

En France, plusieurs enquêtes ont été ouvertes et des gardes à vue ont eu lieu de personnes soupçonnées d'avoir piqué des participants pendant la Fête de la musique, fin juin 2022, à Versailles, en banlieue parisienne. Grâce aux témoignages de deux jeunes filles de 15 et 16 ans, et à une vidéo de leur agression, un homme a été interpellé, sans que la seringue ne soit retrouvée. Le suspect, un homme de 37 ans, a été placé en garde à vue pour administration de substances nuisibles et violences volontaires avec arme. A Asnières-sur-Seine, également près de Paris, quatre personnes ont été placées en garde à vue pour violences aggravées et administration de substances nuisibles. Huit personnes au total ont été interpellées en France pour des faits similaires lors de la Fête de la Musique.

Le 6 juin 2022, une garde à vue avait déjà abouti à une première interpellation dans le sud de la France. Un jeune homme était mis en examen pour des piqûres dont auraient été victimes des spectateurs qui assistaient, le 5 juin au soir, à l'enregistrement de l'émission La chanson de l'année", lors d'un grand concert sur les plages du Mourillon à Toulon. Une vingtaine de personnes ont déclaré à la police avoir subi des piqûres lors du concert et 14 plaintes ont été déposées.

Les événements ont entraîné des mouvements de foule sur la plage et l'intervention des forces de l'ordre. L'homme inculpé a été identifié par deux jeunes femmes qui ont expliqué l'avoir vu avec une seringue et avoir réussi à l'empêcher de les piquer. Elles ont également affirmé avoir été victimes de violences de sa part. Des policiers ont repéré le principal suspect et l'ont arrêté. Le suspect, un Toulonais de 20 ans, est placé en détention provisoire dans le cadre d'une information judiciaire ouverte notamment pour "violences aggravées par arme (la seringue) et par la préméditation". 

Un second suspect a été interpellé le 19 juin, également à Toulon, grâce à ses échanges téléphoniques avec le premier. A son domicile, les enquêteurs ont trouvé quatre seringues, deux aiguilles et des ampoules injectables d'un médicament délivré uniquement sur ordonnance, a indiqué le représentant du parquet, sans préciser quel était ce médicament. Dans le sud-ouest, un important dispositif de sécurité de plus de 1500 personnes a été déployé pour les fêtes de Bayonne, l'un des plus grands rassemblements populaires d'Europe.

Enquêtes tous azimuts

A Roanne, le parquet a ouvert une enquête pour "violence avec préméditation et administration d’une substance nuisible avec préméditation", puis une autre quelques jours plus tard après une plainte déposée par une homme d'une vingtaine d'année qui a indiqué avoir été piqué à une épaule dans le même établissement au cours du week-end. Les médecins du centre hospitalier de Roanne ont administré à la jeune femme des traitements préventifs anti-VIH et anti-hépatique, précise le parquet.

La saison des festivals s'est ouverte avec le Printemps de Bourges, le 19 avril 2022. Après des signalements de piqûres sur neuf festivaliers lors de concerts, le parquet a là aussi ouvert une enquête pour "administration de substances nuisibles".

Le parquet de Paris a, de son côté, indiqué que six enquêtes ont été ouvertes au cours de la dernière semaine d'avril 2022 dans la capitale. A Nantes, 45 épisodes ont été portés à la connaissance des forces de l'ordre depuis la mi-février : "Aucun dépistage n'a mis en évidence la présence de GHB ou autres substances toxiques", indique le procureur Renaud Gaudeul, précisant qu'aucun suspect n'avait été interpellé. Ces piqûres étant faites dans des lieux bondés, il est difficile de repérer le geste sur d'éventuelles caméras de vidéosurveillance. De même, il est difficile de prouver la présence d'une substance, puisque le GHB est indécelable dans le sang quelques heures seulement après son absorption.

Le parquet de Toulon et et le CHRU de Nancy ont mis en place un protocole spécifique avec la police et la gendarmerie pour les personnes qui pensent avoir été droguées à leur insu. Il prévoit un examen médico-légal des victimes, des analyses et des prélèvements. Dans le cas de personnes suspectant une agression à la seringue, le CHU de Dijon conseille de "ne surtout pas uriner avant prise en charge" et de "rejoindre un service d'urgences le plus rapidement possible". Nouvelles plaintes à Montpellier le week-end du 1er mai, d'autres à Toulouse quelques jours avant...

Grande-Bretagne, Belgique, Espagne..

Le phénomène n'est pas nouveau en Europe : au Royaume-Uni, une vague de témoignages d'étudiantes droguées à leur insu par des injections en boîtes avait déferlé à l'automne 2021 et plus de 175 000 personnes avaient signé une pétition demandant l'obligation de fouiller les clients à l’entrée des boîtes de nuit.

En Belgique aussi, une première plainte est enregistrée dès le mois de juin. 

A l'été 2022, c'est en Espagne que le phénomène se répand, où la police enquête après plusieurs dizaines de témoignages et de plaintes de jeunes femmes, notamment en Catalogne et au Pays basque. Comme partout ailleurs, les analyses toxicologique n'ont décelé aucune trace de produit toxique et aucune violence n'a été signalée et la police demande aux personnes qui pensent avoir subi une telle agression de se rendre le plus vite possible dans un centre de soins et de dénoncer les faits.

Témoigner, se faire dépister

Psychose ou réelle vague d'agressions ? toujours est-il que le gouvernement français appelle à la vigilance et demande aux victimes de témoigner : 

Fred Bladou, chargé de mission pour l'association Aides de lutte contre le VIH, admet qu'il y a une sorte d'"emballement" autour de ces cas. Il rappelle néanmoins qu'en cas d'injection "il faut aller tout de suite se faire dépister aux urgences hospitalières". Et ce même si la victime ne souhaite pas porter plainte. 

Pour les victimes qui ne veulent pas déposer de plainte auprès des autorités, le compte Instagram #balancetonbar propose de recueillir les témoignages de ces agressions, comme il le fait depuis longtemps pour les autres agressions dans le milieu de la nuit.

Christian Jouny, délégué général du Syndicat national des discothèques, assure que les systèmes de surveillance et les contrôles ont été renforcés : "Nous prenons le sujet très au sérieux et avons renforcé nos systèmes de surveillance, fouilles, caméras, vigiles..."
Le président de la branche "nuit" du principal syndicat de l'hôtellerie restauration (Umih), Thierry Fontaine, déplore, lui, le "jeu malsain et pervers" de mystérieux agresseurs qui créeraient une "psychose" chez les jeunes. Il craint un impact sur des établissements, qui se relèvent à peine des fermetures dues à la pandémie : "J'ai parlé avec le patron d’une boîte dans le Sud-Ouest de la France. Ils ont eu deux cas de piqûres. Il a fait le branle-bas de combat... Malgré cela, il a eu une baisse de fréquentation de 50%..." déclarait-il en mai.