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Vague #MeToo en Grèce : des personnalités sanctionnées, le gouvernement prend des mesures

<p>Sofia Bekatorou, la sportive qui a lancé la vague metoo en Grèce. Sur cette photo du 21 août 2004, la skippeuse grecque reçoit une médaille d'or à l'issue de l'épreuve féminine de dériveur 470 en double aux Jeux olympiques d'Athènes.</p>

Sofia Bekatorou, la sportive qui a lancé la vague metoo en Grèce. Sur cette photo du 21 août 2004, la skippeuse grecque reçoit une médaille d'or à l'issue de l'épreuve féminine de dériveur 470 en double aux Jeux olympiques d'Athènes.

©AP Photo/Herbert Knosowski, archives
<p>Sofia Bekatorou, la sportive qui a lancé la vague metoo en Grèce. Sur cette photo du 21 août 2004, la skippeuse grecque reçoit une médaille d'or à l'issue de l'épreuve féminine de dériveur 470 en double aux Jeux olympiques d'Athènes.</p>

Il y a quelques semaines, Sofia Bekatorou, ancienne championne olympique de voile, a ouvert les vannes d'une vague #MeToo qui, désormais, éclabousse, toute la société grecque. De nombreuses plaintes ont été déposées et - dernier remous en date -  trois célébrités du monde de la culture ont été sanctionnées.

Trois vedettes du théâtre et de la télévision grecques viennent de perdre leurs postes à la suite d'accusations d'abus sexuels et de harcèlement qui se multiplient dans le pays, dans le sillage de la vague mondiale #MeToo. 

Sofia Bekatorou, championne et victime

Plus de trois ans après la naissance du mouvement #MeToo aux Etats-Unis, la loi du silence a été brisée en Grèce par la skippeuse Sofia Bekatorou, deux fois médaillée olympique de voile. 

Lors d'une conférence en ligne organisée par le ministère de la culture et des sports le 14 janvier 2021, Sofia Bekatorou déclare avoir été victime de "harcèlement et d’abus sexuels" de la part d’un membre de la fédération de voile, dont elle ne cite pas le nom, dans sa chambre d’hôtel. Les fait remontent à 1998, lors des préparatifs des Jeux de Sydney, alors qu'elle avait 21 ans. 

Son témoignage a encouragé d’autres athlètes féminines, étudiantes, journalistes et actrices à prendre la parole. Elles racontent avoir été sexuellement harcelées ou intimidées par des collègues plus âgés et en position de pouvoir. Sofia Bekatorou se dit surprise par l'impact de sa révélation. Au début de la vague #metoo, confie-t-elle à la presse grecque, elle a ressenti "quelque chose de très fort au fond de moi, mais je n'étais pas prête à y faire face. Je ne voulais pas simplement parler, je voulais changer quelque chose. Et je savais que pour changer quelque chose, je devais être prête, que l'on me suive ou pas. Maintenant, je suis prête." 

En révélant son viol, la sportive a provoqué une libération de la parole sur les violences sexuelles en Grèce. Depuis, plaintes et accusations se succèdent contre des personnalités de tous les milieux - médiatiques, universitaires, sportifs, culturels...

Trois vedettes accusées de harcèlement

Considéré comme l’un des meilleurs acteurs du pays, Giorgos Kimoulis a été déprogrammé du Festival d’Athènes et d’Epidaure cette année, indique ce 8 février l'organisation du plus important festival artistique du pays, après une vague d'accusations de la part d'actrices. Le festival déclare que "des collègues de Giorgos Kimoulis se sont  plaintes d'avoir été victimes d'insultes". 

Le même jour, la télévision d’Etat ERT déclare qu’elle a licencié un acteur, sans le nommer. Mais les médias grecs avancent qu'il s'agit de Petros Filippidis, l’un des meilleurs comédiens du pays. La chaîne Mega TV fait état d'une lettre envoyée début février par trois actrices à la Guilde des acteurs, accusant Petros Filippidis de comportement obscène.

L’acteur a été brièvement hospitalisé la semaine dernière, après avoir publié une déclaration par l’intermédiaire de son avocat appelant les médias à s’abstenir de mentionner son nom dans cette l’histoire. "Vous me connaissez depuis 35 ans", souligne-t-il dans le communiqué. "S’il vous plaît respectez ma femme et mon enfant, la vérité ne sortira pas d'un procès mené par la télévision".

Dimitris Lignadis sur la scène du théâtre Veakeio du Pirée, en septembre 2017.
Dimitris Lignadis sur la scène du théâtre Veakeio du Pirée, en septembre 2017.
Wikimedia Commons

Début février, c'est Dimitris Lignadis qui présente à la ministre de la Culture et des Sports Lina Mendoni sa démission du poste de directeur artistique du Théâtre national. S'il ne fait l'objet d'aucune accusation publique ciblée, son nom apparaît dans les lignes du journal Naftemporiki, qui donne par ailleurs peu de détails. Dimitris Lignadis évoque un "climat toxique de rumeurs, d’insinuations et de fuites", mais, comme Petros Filippidis et Giorgos Kimoulis, il nie les accusations qui pèsent sur lui.

Plus de 1000 plaintes 

La Guilde des acteurs grecs a indiqué avoir reçu plus d’un millier de plaintes de victimes présumées au cours des derniers jours, mais peu peuvent faire l’objet de poursuites, puisque les accusations portent sur des faits remontant à plusieurs décennies, donc certainement prescrits. 

Aucun milieu ne semble épargné par la déferlante #metoo et les accusations pleuvent contre des personnalités médiatiques, universitaires, sportives, culturelles... Début février, le parti de gauche MeRA25 (fondé en 2018 par Yánis Varoufákis) a suspendu l'adhésion dans ses rangs de l'un des compositeurs les plus connus de Grèce, après qu’une chanteuse l'a accusé d'avoir tenté d’avoir des relations sexuelles avec elle quand elle avait 14 ans.

Le mouvement prend de l'ampleur

"Ça a pris une grosse ampleur très vite", s'exclame Sofia Bekatorou, deux semaines après ses révélations. "Je suis heureuse car beaucoup de personnes s’expriment publiquement, parlent des agressions subies et se tournent vers les autorités", se félicite Sofia Bekatorou. "Il faut comprendre que le sport est une extension de la société", souligne-t-elle. Et qu'en Grèce "les conditions sont plus compliquées pour les femmes". "Malheureusement" en Grèce, "nous ne sommes pas des leaders en matière de féminisme ou d’égalité des genres", déplore-t-elle. "Nous avons beaucoup de progrès à faire pour que des femmes assument des postes importants et montrent la voie", assure Sofia Bekatorou, se félicitant toutefois qu'une femme soit actuellement présidente de la République.

En 2020, la Grèce était en queue de peloton dans l'Union européenne en matière de parité, selon l'Institut Européen pour l’Égalité des Genres (EIGE).  Et neuf Grecques sur dix ont subi une agression sexuelle dans leur environnement professionnel, selon une étude de l'ONG ActionAid, publiée fin 2020.

Protéger les générations futures

"Rapporter une médaille d’or à mon pays (...) c’était grand, mais ça n’a pas duré longtemps. Alors que ce changement, je l’espère, durera et protégera aussi les générations futures". "C'est malheureux de devoir jouer les héroïnes pour rapporter une agression sexuelle", fustige la championne olympique. "Nos lois doivent changer et notre société avec, pour protéger les victimes et non les violeurs", clame la championne.

Le gouvernement agit

Le 25 février 2021, le gouvernement conservateur du Premier ministre Kyriakos Mitsotakis a annoncé une série de mesures allant du durcissement des peines pour les agresseurs sexuels au rallongement du délai de prescription pour les agressions sur mineurs. Une plateforme numérique et des lignes téléphoniques ont été créées pour "briser le silence".

Essayer d’aider là où c’est nécessaire, pour que d’autres femmes puissent avoir des rêves.
Sofia Bekatorou

Mère de deux enfants, Sofia Bekatorou a renoncé à participer aux qualifications pour les Jeux olympiques de Tokyo. Mais la quadruple championne du monde et double championne d’Europe, première femme à devenir porte-drapeau de la Grèce, lors des JO-2016 de Rio, peut ajouter une ligne à son palmarès:  initiatrice du mouvement #MeToo en Grèce.

Elle ne sait pas encore comment, mais elle assure vouloir poursuivre son engagement pour lutter contre les violences sexuelles. Peut-être au sein de programmes éducatifs envers les jeunes, s’appuyant sur sa formation universitaire en psychologie. "Essayer d’aider là où c’est nécessaire", résume Sofia Bekatorou, "pour que d’autres femmes puissent avoir des rêves".