Terriennes

"Vers la violence", le récit d’une relation filiale viciée par le culte de la virilité

Blandine Rinkel signe <em>Vers la violence</em> (Editions Fayard), récit d'une relation fille-père abusive.
Blandine Rinkel signe Vers la violence (Editions Fayard), récit d'une relation fille-père abusive.
©Guillaume Massard

Danseuse, musicienne et romancière. Blandine Rinkel signe son troisième roman, Vers la violence. Elle y dissèque la manière dont un père transmet la violence à sa fille, et ses conséquences dans la vie sociale et intime.

Vers la violence pourrait se lire comme un conte ou un essai sociologique sur les origines de la violence, qu’elle soit féminine ou masculine, et ses effets sur la vie de celles et ceux qui y sont confrontés.

C’est justement ce mélange des genres littéraires qui fait la réussite du livre de Blandine Rinkel. Elle nous raconte sans pathos la relation qu’entretient Gérard avec Lou, sa fille. Un "petit monstre de virilité" élevé comme un homme par ce père intransigeant et féru d’actes héroïques. Durant toute son enfance et son adolescence, la jeune Lou aura effectivement du mal à se débarrasser de la fascination qu’exerce sur elle cet homme qui, également, l'apeure. Sa mère, aussi, assiste impuissante aux accès de colère de son époux…

Véritable révélation de la récente rentrée littéraire, ce livre, déjà récompensé par le premier Prix Méduse, est aussi un support à travers lequel Blandine Rinkel déploie sans détours et fioritures ses pensées sur la construction des identités (homme et femme) dans nos sociétés.

Entretien avec Blandine Rinkel

Terriennes : Vous publiez un Vers la violence, qui analyse les rouages de la violence à travers la relation qu’entretient un père avec sa fille. Comment ce texte est-il né ?

Blandine Rinkel : Ce texte est né de son titre. Je voulais aborder des thématiques et des relations moins conciliantes que celles que de mes précédents textes. J'avais eu la sensation d'être trop polie, trop domestiquée dans ma manière, non pas d’écrire, mais de défendre, mes deux premiers livres. J'avais le sentiment d’un malentendu.

Je sentais gronder en moi quelque chose de moins domestiqué, de plus âpre. Je voulais aller vers quelque chose de plus frontal. Tout de suite, ce titre a été le point de départ pour l'écriture du livre. J'avais aussi l'idée d'écrire sur une relation filiale, sur la manière dont on hérite de la violence, et la façon dont on la transforme.

Justement, le livre insiste sur la manière dont le père insuffle la violence à sa fille et la difficulté de cette dernière à s’en débarrasser…

Ce qui m'a semblé intéressant, c’était de décrire une violence qui doit advenir, mais n’advient pas. Concrètement, il n'y a pas de coup porté. Mais une menace plane, et s’insinue en chacun. Lou, la fille, intériorise la possibilité de la violence que représente son père à ses yeux. Elle est à la fois fascinée et apeurée par lui. C'est ce trouble qui m'intéressait. Décrire un climat, une atmosphère qui va vers la violence.

On sent quelque chose qui pourrait arriver et ce sursis change les comportements, les gestes : ça façonne une sorte d'être humain toujours sur le qui-vive, à la manière d’un animal qui se sait traqué. Mais en même temps, être sur le qui-vive veut aussi dire être vivant. La violence, on en a peur et en même temps elle peut nous vitaliser. Pour se défendre d’une attaque possible, on apprend à se tenir droit. Le personnage de Lou devient danseuse et apprend, littéralement, à se tenir par la danse. C’est une femme qui se construit contre ce modèle paternel — tout en héritant de son énergie.

C’est un père qui fait peur à sa fille, peut-être pour tenir ses propres démons à distance.
Blandine Rinkel

La danse joue effectivement un rôle important, voire émancipateur pour le personnage même si elle la pratique au début comme "un sport de combat. Un sport exigeant une autodiscipline de fer…"

C’est sa manière de trouver une porte de sortie, même si, au départ, c’est surtout un moyen pour retourner contre elle-même et son corps la violence qu’elle subit de la part de son père. La danse, contrairement au cliché qu’on peut avoir (exercice léger, grâce innée…), est une activité qui exige énormément de sacrifices quand on la pratique à un niveau élevé. Lou en parle comme une activité quasi-militaire. Son corps est guindé, elle se tient droit. Elle se maintient en faisant huit heures journalières d’échauffement, d’étirement. Et puis c'est petit à petit qu'elle découvre un autre rapport à la danse, au langage, aux hommes. Peut-être plus sensuel : plus aquatique que militaire. J’ai cherché à écrire cette éclosion-là. Un corps qui pensait n'être qu'une somme de muscles tendus, et qui découvre d’autres possibilités. Celle de l’abandon, notamment.

La lecture du livre permet également de comprendre les origines de la violence qu'exerce le père sur sa fille. Non seulement il a lui-même été sujet à de la violence de la part de ses parents, mais surtout, il s'est endurci suite à plusieurs drames personnels…

C’est une forme de malédiction, qui court sur plusieurs générations. C’est souvent ça, la violence. Il est rare que quelqu’un de manière complètement innée se prenne à être violent. Ce sont des violences dont on hérite. Dans l’écriture, j’ai voulu faire résonner une violence archaïque, ancestrale. A où remonte la violence dont on hérite ? A force de liens, peut-être qu’on pourrait remonter à l’antiquité, jusqu'aux premiers hommes.

Barbara Henrenreicht qui a écrit Le Sacre de la guerre s’intéresse aux origines de la violence, particulièrement chez les hommes. Elle retrace une histoire de l’humanité où les hommes, vulnérables face aux animaux sauvages, autrement plus forts qu’eux, ont développé des défenses, des armes, ont inventé la guerre. L’usage de la force, pour se protéger, ne pas être trop vulnérable. On attaque pour se défendre, au départ. Et puis ça s’enracine. Et dans le livre, voilà, c’est un père qui fait peur à sa fille, peut-être pour tenir ses propres démons à distance.

Quelle est la part biographique de ce texte ?

Au tout départ, il y avait des matériaux autobiographiques, mais tout a vraiment été transposé. Ça m’importait que ce soit vraiment un roman, pour être plus libre dans l’écriture, pouvoir aller plus loin, radicaliser des questions que pose la vie de manière désordonnée.

Qu’est-ce qu’un roman ?

J’aime bien ce que dit Milan Kundera : le roman, c’est un moment où le jugement moral est suspendu. J’ai essayé, pour Vers la violence, de façonner un kaléidoscope de points de vue, d’impressions, de scènes à partir desquelles on interroge ce qui nous paraissait aller de soi, on remet en question nos a priori, on suspend une morale évidente. On éprouve et réfléchit à nouveau.

Vous empruntez, au début du livre, certains codes du conte pour les mêler à ceux du roman et déployer des réflexions sur les rouages de la violence, qu’elle soit masculine ou féminine. Un procédé qui donne au texte un caractère sociologique. Comment expliquez-vous ce choix esthétique ?

Ce n’est pas original, mais je crois que, du mélange des genres littéraires, jaillit du singulier. En empruntant au conte, à la mythologie, à la sociologie, on bricole quelque chose qui n’appartient qu’à soi. C’est aussi que le mélange des genres – dans tous les sens du terme – crée de l’indéterminé : on ne sait pas ce qui va jaillir. Et c’est ce qui m’intéresse, aller chercher ce qui n’existe pas encore, ce qui n’a pas encore été fait, formulé, voir ce qui peut jaillir de nouveau.

Quels sont les textes et autrices qui vous ont permis de vous construire ?

Ma première vraie rencontre avec une autrice a eu lieu vers quatorze ans avec Virginia Woolf. Les Vagues est un livre que j’ai beaucoup aimé, qui m’a accompagnée à plusieurs âges. Un livre qui vous élargit, vous donne l’impression d’être plus vaste, d’avoir accès à l’intériorité d’autres personnes, avec des qualités de langage absentes de la vie quotidienne.

Et puis après, parmi les autrices contemporaines, je pourrais citer Jakuta Alikavazovic, pour son rapport à la fiction, son goût à la fois de la poésie et de la gravité, du réel. La poésie n’est pas mièvre : elle peut aggraver la vie, dans un sens positif. Son écriture montre ça. Je lis aussi beaucoup d’essayistes. Je pense à l’anthropologue Nastassja Martin. Son livre Croire aux fauves a été important dans l’écriture de mon livre.

Qu’en est-il des autres autrices (Constance Debré, Virginie Despentes, Monique Wittig…) citées dans le livre ? Ont-elles influencé votre écriture, votre réflexion et votre rapport à la littérature ?

Je les ai lues, et chacune m’intéresse. Je n’acquiesce pas à tout, je ne suis pas emportée par tout de la même façon, mais toutes disent quelque chose de précis et de puissant sur l’époque et ce qu’on fait de nos genres. Les lire et y répondre a précisé la direction de certaines pages de mon roman.

J’aimerais un jour essayer d'écrire un livre d’un point de vue masculin.
Blandine Rinkel

Qu’est-ce qui a changé dans votre écriture en trois publications ?

Je crois que ce livre est beaucoup plus frontal, plus direct que mes précédents, où j'essayais de dire des choses, mais passais par des chemins de traverse. Celui-ci est un peu moins maniéré, peut-être. C'est aussi le premier où je fais la part belle à une figure masculine. J’ai essayé de décrire avec empathie et intransigeance une figure d’homme. C'est une démarche qui m'intéresse. Porter un regard sur l’homme, et peut-être même, un jour, j’aimerais l’essayer en tous cas, écrire un livre d’un point de vue masculin.

Que représente la littérature pour vous ?

C’est une question vaste, mais peut-être que la littérature est un moyen d’accéder à d’autres vies que la nôtre (comme disait l’autre), de les creuser et, en même temps, d’élargir le temps et l’espace dans lequel on vit. Elle permet peut-être de s'éprouver un peu plus que vivant. J’écris, en tous cas, parce que je trouve que l’on est à l’étroit dans la vie telle qu’elle nous est présentée. On doit choisir, sans cesse, restreindre. Et par les livres, on peut vivre d’autres vies, d’autres sensibilités, sortir de soi en même temps qu’on se précise. Nous élargir, avoir l’impression de vivre un temps un peu plus long que celui qui nous est imparti sur cette terre.