Terriennes

Viol de Jyoti Singh : dix ans après, en Inde, la peur n'a pas changé de camp

Kolkata, le 20 octobre 2022 : militants du <em>All India Democratic Youth Front</em> manifestant contre le viol d'une femme à Ghaziabad.
Kolkata, le 20 octobre 2022 : militants du All India Democratic Youth Front manifestant contre le viol d'une femme à Ghaziabad.
©AP Photo/Bikas Das

C'était il y a dix ans. Le viol collectif de Jyoti Singh dans un bus de New Dehli avait horrifié l'Inde et le monde. Ce crime d'une brutalité inouïe, qui avait causé la mort de la victime, illustrait les violences sexuelles subies par des dizaines de milliers de femmes chaque année dans ce pays. Aujourd'hui, les Indiennes sont-elles mieux protégées ?

16 décembre 2022 : des dizaines de personnes sont rassemblées à New Delhi pour une veillée aux chandelles à la mémoire de Jyoti Singh. Dix ans auparavant, jour pour jour, cette étudiante de 23 ans avait succombé à ses blessures après un viol collectif dans un bus de la capitale indienne. La foule, à commencer par les parents de Singh, Asha Devi et Badrinath Singh, rend un hommage silencieux à la jeune femme et demande justice pour les familles des autres victimes de viol. 

De fait, les chiffres reflètent l'insécurité persistante des Indiennes face au viol : 31 677  viols recensés par la police en 2021, soit une moyenne d'environ de 86 par jour,   en hausse de 13% par rapport à l'année précédente. Selon des chiffres du gouvernement, 24 923 viols avaient été enregistrés en 2021, l'année où Jyoti Singh a succombé à des blessures internes causées par une barre de fer, après 13 jours de calvaire, dans un hôpital de Singapour où elle venait d'être transférée. 
 

Des petites filles sont violées. Comment peut-on dire que les choses ont changé ?
Devi

"Rien n'a changé au cours des dix dernières années. Je ne cesse d'élever la voix contre les crimes visant les femmes, mais les choses ne se sont pas améliorées, déclare Devi, une Indienne de 57 ans. Des petites filles sont violées. Comment peut-on dire que les choses ont changé ?... Les choses n'ont changé que sur le papier." 

Nuit d'horreur

Ce 16 décembre 2012, Jyoti Singh, étudiante en kinésithérapie, et son ami Awindra Pratap Pandey, sortaient du cinéma et sont montés dans un bus pour rentrer chez eux. Mais le chauffeur et ses cinq complices, dont un adolescent de 17 ans, les embarquaient pour l'horreur. Awindra a été sauvagement battu, et Jyoti violée par les six assaillants et torturée avec une extrême cruauté. Puis les agresseurs se sont débarrassés des deux victimes ensanglantées, jetées sur le bas-côté, dans une capitale de 20 millions d'habitants...

Jyoti Singh a survécu assez longtemps pour identifier ses six agresseurs. Il a fallu six jours à la police pour retrouver et arrêter les auteurs du crime, et près de huit ans à la justice pour les juger et condamner à mort les cinq adultes, inculpés de 13 infractions deux mois après le crime. Quatre hommes ont été pendus en 2020 ; le principal accusé a été retrouvé mort dans sa cellule de prison, les autorités soupçonnant un suicide tandis que sa famille et son avocat affirmait qu'il a été assassiné ; le dernier agresseur était mineur. 

Une parente de Ram Singh, chauffeur du bus dans lequel Jyoti Singh a été victime d'un viol collectif, se dispute avec des voisins qui ont refusé de porter le deuil et d'aider la famille après la mort de l'homme, à New Delhi, le 12 mars 2013. 
Une parente de Ram Singh, chauffeur du bus dans lequel Jyoti Singh a été victime d'un viol collectif, se dispute avec des voisins qui ont refusé de porter le deuil et d'aider la famille après la mort de l'homme, à New Delhi, le 12 mars 2013. 
©AP Photo/ Saurabh Das

Symbole de l'échec d'un pays face aux viols

Jyoti, surnommée Nirbhaya ("sans peur") par la presse indienne, est devenue un symbole de l'échec du pays, socialement conservateur, à lutter contre les violences sexuelles faites aux femmes. Sa mort a déclenché d'importantes manifestations, la foule réclamant la fin de l'impunité pour les coupables et des mesures pour assurer la protection des femmes. Une indignation prompte à se réveiller à chaque nouvelle affaire.

22 décembre 2012 : manifestants rassemblés devant le palais présidentiel indien  à la suite du viol de Jyoti Singh. 
22 décembre 2012 : manifestants rassemblés devant le palais présidentiel indien  à la suite du viol de Jyoti Singh. 
©AP Photo/Tsering Topgyal

L'affaire Nirbahya a, certes, eu un impact sur la législation, durcie pour les violeurs, avec la peine de mort pour les récidivistes. La protection des femmes a été améliorée, avec davantage de vidéosurveillance, d'éclairage public et la présence de marshalls dans les bus.

Et pourtant, l'impunité indigne encore, comme le montre la libération, à l'été 2022, de 11 hommes emprisonnés à vie pour le viol collectif d'une femme musulmane lors des émeutes de 2002 en Inde. Une décision qui a conduit des centaines de personnes à descendre dans la rue, ce jour-là, encore, dans plusieurs régions de l'Inde.

Une militante lors d'une manifestation  contre la remise de peine accordée par le gouvernement aux condamnés pour le viol collectif d'une femme musulmane, à New Delhi, en Inde, le 27 août 2022.
Une militante lors d'une manifestation  contre la remise de peine accordée par le gouvernement aux condamnés pour le viol collectif d'une femme musulmane, à New Delhi, en Inde, le 27 août 2022.
©AP Photo/Altaf Qadri

India's daughter ou l'indifférence

India's daughter est ce film produit par la BBC qui revient sur le viol de Nirbhaya. Il devait être diffusé à la télévision indienne le 8 mars 2015, à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Il a pourtant été interdit par le gouvernement de Narendra Modi. Une censure teintée d'indifférence, révélant une société restée profondément patriarcale, notamment face aux violences contre les femmes.

La douleur d'une mère

"D'évidence, la douleur ne disparaît pas", déclare Asha Devi, mère de Jyoti qui, avec son époux, a créé un fonds pour les victimes de viol. "Elle a tellement souffert pendant les 13 derniers jours de sa vie... La souffrance de ma fille m'a donné la force de mener ce combat", ajoute cette femme de 57 ans, devenue militante pour la sécurité des femmes. Car selon Asha Devi, les agressions sexuelles restent beaucoup trop fréquentes.

La loi ne fait peur à personne.
Asha Devi, mère de Jyoti Singh

Surtout, "rien n'a changé" quand une femme est en quête de justice, estime la mère de Jyoti Singh. "En cas d'incident, on accuse soit les parents, soit la fille. Personne n'interroge le garçon ou n'évoque ses torts. On veut savoir ce que la fille faisait dehors de nuit, s'insurge-t-elle. Le changement doit d'abord venir de la société et des familles... Il y a encore tant de viols, des cas tellement ignobles... Je pense que la loi ne fait peur à personne", regrette-t-elle.

Manifestation contre les violences faites aux femmes, à la veille de la Journée internationale des droits des femmes, à Ahmadabad, en Inde, le 7 mars 2015 : "Assurez la sécurité des femmes", au centre en haut, "Créez des comités dans les établissements scolaires contre le harcèlement sexuel", à droite, et "Publiez les bénéficiaires du fonds Nirbhaya tous les mois."
Manifestation contre les violences faites aux femmes, à la veille de la Journée internationale des droits des femmes, à Ahmadabad, en Inde, le 7 mars 2015 : "Assurez la sécurité des femmes", au centre en haut, "Créez des comités dans les établissements scolaires contre le harcèlement sexuel", à droite, et "Publiez les bénéficiaires du fonds Nirbhaya tous les mois."
©AP Photo/Ajit Solanki

Le commissaire était une femme 

La commissaire de police qui a mené l'enquête, Chhaya Sharma, se souvient de Jyoti Singh comme d'"une jeune femme brillante et très courageuse. Elle savait qu'elle était grièvement blessée, que ses jours étaient peut-être comptés", explique-t-elle. 

Aujourd'hui quinquagénaire, la policière reste marquée par "la façon très résolue dont elle communiquait... malgré la douleur et le traumatisme, et par sa détermination à faire arrêter ses agresseurs".  Elle se souvient avoir promis à Jyoti, en souffrance sur son lit d'hôpital, ainsi qu'à sa mère, "de lui rendre justice".

Pourtant, "l'affaire était ardue... Habituellement, le violeur et la victime se connaissent... mais dans cette affaire, la quête des agresseurs revenait à chercher une aiguille dans une botte de foin", explique Chhaya Sharma, rappelant qu'il y a 370 bus en circulation la nuit à Delhi. Par conséquent, "le plus crucial était de retrouver le bus, la scène du crime, car les agresseurs étaient liés au bus, poursuit-elle. Heureusement, nous l'avons retrouvé exactement dix-huit heures après l'incident".

Je les ai trouvés extrêmement froids, les plus âgés ne trouvaient rien de répréhensible à leurs actes.
Chhaya Sharma, commissaire de police, chargée de l'enquête

Awindra, victime et témoin, a fourni de précieux détails permettant aux policiers, d'identifier le bus. Plus tard, il a pu reconnaître les agresseurs.  La police les a retrouvés et arrêtés tous les six dans les cinq jours qui ont suivi l'agression. "Nous avons eu du mal à les faire craquer au départ, se souvient Chhaya Sharma. Je les ai trouvés extrêmement froids", les plus âgés "ne trouvaient rien de répréhensible" à leurs actes.

Espoirs déçus 

Selon Yogita Bhayana, militante féministe de l'organisation People Against Rape in India (PARI), après le tollé national suscité par l'affaire, les espoirs de voir la sécurité des femmes désormais garantie étaient immenses. "Malheureusement, cela ne s'est pas produit, regrette-t-elle, chaque jour, notre ligne d'assistance reçoit cinq ou six cas semblables, voire plus brutaux, alors je ne peux vraiment pas dire que les choses se soient améliorées."

Une décennie après le décès de Jyoti Singh, nombreuses sont les femmes à redouter de se déplacer de nuit à Delhi. La commissaire Chhaya Sharma admet que garantir la sécurité des femmes demeure un sujet majeur dans la capitale indienne, surnommée "capitale du viol" – quoiqu'injustement, selon la policière.