Terriennes

Violée par son coach à l'adolescence, la cavalière Amélie Quéguiner dénonce "un cas affreusement banal"

Photo du profil Facebook d'Amélie Quéguiner.
Photo du profil Facebook d'Amélie Quéguiner.

Violée dans les années 1980 par trois responsables sportifs, dont son beau-père, la cavalière Amélie Quéguiner raconte avoir vécu l'enfer durant dix ans. Pendant trente ans, elle s'est tue par peur, honte et culpabilité. Une histoire aussi terrible qu'affreusement banale...

"J'étais dans un microcosme, c'était un nid de prédateurs à 50 km à la ronde. Il y a une immunité totale et l'immunité, c'est le silence", peut enfin dire Amélie Quéguiner, après avoir déposé une plainte, il y a deux ans ,contre celui qu'elle appelle "ce Monsieur", son "principal agresseur" - son entraîneur. Cette affaire étant prescrite, elle porte plainte contre deux autres agresseurs, dont elle n'avait encore jamais osé parler

Aujourd'hui dirigeante d'un club équestre en Dordogne, l'ex-compétitrice en saut d'obstacles revient, dans un entretien avec l'AFP, sur son adolescence brisée, pour aider d'autres victimes à témoigner : "La première fois que je l'ai vu, j'ai eu peur. Il me faisait peur physiquement. Il m'a dirigée dans la compétition, en junior d'abord, explique-t-elle. Il y a eu un changement radical le jour où mes parents ont divorcé. J'avais 11 ans. A partir de là, le mécanisme d'emprise s'est mis en route, il a décidé de m'entraîner beaucoup plus intensivement. Très vite après ça, il est devenu le compagnon de ma maman, dans le mois qui a suivi. Il est rentré dans la famille", se souvient Amélie Quéguiner, qui vivait alors près d'Orthez, dans les Pyrénées-Atlantiques).

"Pourquoi, ce soir-là, on ne parle pas ?"

"C'était à un mariage, où ma maman n'avait pas pu se déplacer, j'étais seule avec lui dans une chambre d'hôtel. Pourquoi, ce soir-là, on ne parle pas, on se laisse faire ? C'est le schéma archiclassique de sidération, de honte, de culpabilité. Il me faisait peur, il était tyrannique". Dans sa mémoire reste un souvenir gravé à jamais : "A 14 ans et demi j'ai passé un test de grossesse".

Il me faisait subir ce que j'appelle de la torture jusqu'à ce que ce soit moi qui réclame du sexe pour le calmer.
Amélie Quéguiner

Coach et beau-père : la mainmise 24 heures sur 24

"En plus d'être mon coach, il était mon beau-père. Il avait la mainmise sur moi 24 heures sur 24. Je n'avais le droit à rien. Il avait accès à tout, à mon planning, j'étais à sa merci tout le temps, relate-t-elle. Il trompe ma maman et c'est avec moi, c'était affreux à porter comme secret".

"C'était plusieurs fois par semaine. Il venait me dire bonsoir tous les soirs dans ma chambre. Quand on allait en déplacement en concours et que je voyageais seule avec lui en camion ou en voiture, c'était fréquent qu'on s'arrête. Ca ressemble beaucoup au récit d'Isabelle Demongeot (ndlr : ex-joueuse de tennis victime de viols), c'étaient des actes très furtifs, je n'ai jamais passé une nuit entière avec lui, c'était 5 minutes derrière une porte, dans une voiture, toujours avec violence, sans préparation, sans aucun mot".

Amélie Quéguiner dénonce un homme tyrannique et violent, qui la frappait :

"Dès que je faisais ce qu'il considérait comme une faute, j'étais mise à l'écart de toute pratique, de tout le monde, j'étais insultée quand je montais à cheval. Il me faisait subir ce que moi j'appelle de la torture jusqu'à ce que ce soit moi qui réclame du sexe pour le calmer, il fallait que je revienne vers lui, que je demande pardon et quand le pardon était accordé, il fallait que j'y passe", raconte la quinquagénaire.

Et puis, il y a eu d'autres abus, commis par deux autres encadrants lors de stages, quand elle avait de 15 à 17 ans : "Le CTR (ndlr : conseiller technique régional) venait pour des formations, il était logé à la maison, il est venu me chercher une nuit pour me ramener dans sa chambre. Le deuxième coach, c'était lors d'un regroupement de stage régional, il est venu me chercher dans ma chambre".

Dépressions, maladies

"C'est comme ça avec les hommes. On s'intéresse à moi que pour ça, autant me faire payer", se disait Amélie Quéguiner, qui a failli tomber dans la prostitution. Cette passionnée d'équitation parle des troubles qui l'ont accompagnée durant ces années : tentatives de suicide, dépressions, "maladies comme un énorme fibrome dans l'utérus".

On le garde, c'est un secret de famille, tout le monde a honte. Amélie Quéguiner

A force de croiser régulièrement son principal agresseur, elle finit par tout avouer à ses parents. "On sait qu'il est traumatisant pour une victime de croiser son agresser. Moi j'ai vécu ça penant trente ans", déclare-t-elle à nos confrères de BFM. Si elle n'a pas porté plainte à l'époque, alors que les faits n'étaient alors pas encore prescrits, elle a encore du mal à se l'expliquer : "C'est un chemin long, on n'était pas sensibilisé comme maintenant, on le garde, c'est un secret de famille, tout le monde a honte", tente-t-elle de comprendre.

Affaire classée ?

Elle finit par se lancer dans une thérapie, il y a seulement 3 ans. "La première phrase que j'ai prononcée, c'était : 'Ce que je vais vous raconter, est-ce un viol ?' Pour moi, un viol, c'était une jeune femme qui se faisait agresser dans un coin sombre, une fois et c'était fini. Moi je me disais, pourquoi tu t'es laissée faire pendant tant de temps ? Ca turbine là-dedans".

Après avoir lu Service volé - Une championne rompt le silence, le livre dans lequel la joueuse de tennis Isabelle Demongeot dénonce neuf ans d'abus sexuels, une carrière brisée et une vie de femme détruite, l'ancienne cavalière se décide à porter plainte contre son entraîneur et beau-père. Mais les faits sont prescrits, pas d'autre victime déclarée, alors l'affaire est classée sans suite fin 2019. Amélie Quéguiner vient de déposer plainte contre les deux autres agresseurs ce 6 février 2020 à Laroche-Chalais, en Dordogne.

Sur sa page Facebook, elle appelle à d'autres témoignages et interpelle la Fédération française d'équitation : ses trois agresseurs, dénonce-t-elle, ont beau être à la retraite et ne plus avoir de mission d'Etat, ils sont encore au contact d'enfants et d'adolescents.


La directrice technique nationale de la Fédération française d'équitation (FFE), Sophie Dubourg, a immédiatement annoncé une série d'actions.

Quelques jours plus tard, Sophie Dubourg explique avoir fait imprimer des affiches de sensibilisation à l'attention des centres équestres. Un numéro vert et un formulaire de signalisation sont également disponibles. La directrice de la FFE explique que 85 % des licenciées sont des femmes et des jeunes filles, dont la majorité ont entre 8 et 12 ans. Ces affiches portent des slogans destinés à libérer la parole d'éventuelles jeunes victimes particulièrement vulnérables : "En parler, c'est se libérer" ou "N'en parle pas qu'à ton cheval".