Terriennes

Violences conjugales : des femmes russes piégées durant le confinement

Des femmes portant des masques pour se protéger contre les coronavirus regardent leurs smartphones dans le centre-ville de Saint-Pétersbourg, en Russie, le lundi 11 mai 2020. 
Des femmes portant des masques pour se protéger contre les coronavirus regardent leurs smartphones dans le centre-ville de Saint-Pétersbourg, en Russie, le lundi 11 mai 2020. 
AP Photo/Dmitri Lovetsky

En Russie, plusieurs associations s'alarment de la recrudescence des violences faites aux femmes au cours du confinement. Des acteurs de la société civiles demandent à l'Etat d'agir mais pour les autorités il n'y a aucune hausse des violences conjugales. Elles auraient même baissé en avril 2020. 

Un jour de fin avril, le compagnon d'Ineta Akhtiamova est entré dans une colère noire : après l'avoir insultée, il l'a frappée et lui a dit de quitter leur petit appartement de Moscou, où le couple vivait en confinement depuis un mois. "Je suis partie, je ne pouvais plus supporter tout cela", raconte à l'AFP Ineta Akhtiamova, 50 ans, chanteuse de profession, au chômage à cause des fermetures temporaires dues à l'épidémie de coronavirus. 

Depuis le début des mesures de confinement pour endiguer la pandémie, des associations ont signalé à travers le monde une augmentation des cas de violences domestiques. En Russie, le phénomène est accentué par l'inaction des autorités et des vides juridiques dans la protection des femmes contre ce fléau. Ineta Akhtiamova raconte qu'elle était en train de cuisiner quand son compagnon s'est emporté, et ce n'était pas pour la première fois. "C'est pas bien si je me tais. C'est pas bien si je parle. C'est pas bien si je fais de la soupe. C'est pas bien si je fais des pommes de terre", énumère Ineta Akhtiamova, pour décrire les relations avec son partenaire pendant le confinement.

Quand cet homme, avec qui elle vit depuis un an et demi, la battait, elle pouvait aller chez des amis. Mais par crainte du virus, ces derniers sont désormais réticents. Deux foyers pour femmes ont également refusé de l'accueillir à cause des mesures de confinement mises en place fin mars à Moscou. L'association "Kitej" l'a finalement aidée à trouver refuge dans un hôtel dans l'est de la capitale russe, et paye ses repas.

Peu de lois pour protéger les victimes


"La situation est pire ici car il n'y a pas de loi", résume Marina Pisklakova-Parker, une militante des droits des femmes russes. En 2017, le président Vladimir Poutine a signé une loi dépénalisant certaines formes de violences domestiques. Soutenu par l'Eglise russe, le texte a réduit l’arsenal judiciaire dont disposaient les victimes. Les peines pour les violences commises au sein du cercle familial sont passées de deux ans de prison à de simples amendes, sauf en cas de violences graves ou de récidive.

Selon les associations, ces carences juridiques, notamment l'absence d'injonctions d'éloignement, laissent les femmes russes sans défense. Ces dernières souffrent également du faible nombre de refuges et de l'indifférence de la police. Chaque année, près de 16,5 millions de femmes sont victimes de violences domestiques en Russie, selon des chiffres établis par des militantes avant l'épidémie. Entre février et fin avril, Marina Pisklakova-Parker indique que son association, ANNA, a reçu 30% d'appels en plus via son numéro d'urgence. 

Le mois dernier, plusieurs militantes ont appelé le gouvernement à adopter des mesures d'urgence, notamment ouvrir des refuges et lancer une campagne de sensibilisation contre les violences conjugales. Mais leur appel est resté lettre morte. Ces acteurs de la société civile sont suceptibles de subir des pressions comme les défenseurs des droits des LGBT. Le ministère russe de l’Intérieur a affirmé en mai qu'il n'y avait aucune preuve d'une augmentation des violences domestiques pendant le confinement. A l'inverse, il a soutenu qu'elles avaient chuté de 9% en avril, par rapport à l'année dernière.

"des répliques et des vagues de violences familiales"

Aliona Sadikova, responsable de l'association Kitej, affirme avoir reçu plus de 400 demandes d'aide depuis le début du confinement. La plupart des victimes disent que la police ne les a pas aidées. Avant la pandémie, les femmes pouvaient partir, trouver un travail et mettre leurs enfants à l'école. Mais aujourd'hui, elles sont obligées d'adopter une autre stratégie, selon Aliona Sadikova : attendre et souffrir en silence. "Les perspectives économiques du pays ne sont pas claires donc beaucoup ont décidé d'attendre jusqu'à la fin", regrette-t-elle.

Marina Pisklakova-Parker craint que le pire reste encore à venir. "Ce que nous voyons n'est que le début", affirme-t-elle, soulignant que de nombreuses victimes ne peuvent appeler à l'aide car elles sont sous la surveillance étroite de leurs partenaires. Beaucoup de femmes et leurs conjoints violents risquent de perdre leur travail à cause de la crise économique provoquée par le coronavirus, ce qui va renforcer les tensions, craint la militante. "Quand le confinement se sera terminé, nous allons voir des répliques et des vagues de violences familiales", prédit-elle. "Il est donc très important de s'occuper au maximum du problème dès maintenant".