Terriennes

Violences conjugales et femmes expatriées : la double-peine

Une femme accroche une bannière à son balcon avec le numéro d'une hotline contre la violence domestique pendant le confinement, à Beyrouth, Liban, le jeudi 16 avril 2020. Selon le groupe de défense des droits, Abaad, les violences conjugales ont augmenté de 100% en mars, par rapport à mars de l'année dernière.
Une femme accroche une bannière à son balcon avec le numéro d'une hotline contre la violence domestique pendant le confinement, à Beyrouth, Liban, le jeudi 16 avril 2020. Selon le groupe de défense des droits, Abaad, les violences conjugales ont augmenté de 100% en mars, par rapport à mars de l'année dernière.
©AP / Bilal Hussein

219 000 femmes subissent chaque année en France des violences physiques et/ou sexuelles commises par leur ancien ou actuel compagnon, selon les chiffres officiels. Les citoyennes françaises parties vivre hors de leur pays n'échappent pas à ce fléau mais restent invisibles dans les statistiques. Elles doivent faire face au tabou et pâtissent de mesures de protection moins développées. 

« Cela m’est arrivé alors que j’étais au Laos », raconte Delphine, 39 ans. Pendant deux ans, son compagnon rentrait alcoolisé et la battait. La première fois, elle était enceinte de cinq mois : « Je suis partie plusieurs fois, mais à chaque fois, il faisait ce qu’il fallait pour que je revienne. Je suis aussi allée porter plainte à la police locale, mais ils m’ont dit de les appeler quand cela arriverait de nouveau », explique-t-elle. Delphine a eu de la chance, les derniers coups ont ameuté les voisins et son compagnon a été arrêté. Aujourd’hui saine et sauve en France, elle est consciente qu’elle aurait pu être tuée mais s’inquiète pour ses enfants : « Parfois, mon fils pousse sa petite soeur. On dirait qu’il faut qu’il copie ce qu’il a vu pour l’exprimer, ça fait peur pour son avenir », avoue-t-elle. 

« L’expatriation, c’est le summum du patriarcat »

Agnès a subi des violences conjugales alors qu’elle vivait à Londres : « C’était il y a 13 ans, mais rouvrir la boîte reste douloureux », confie-t-elle. Une fois qu’elle a emménagé avec son compagnon, il a rapidement montré des signes excessifs de jalousie, puis s’est mis à l’étrangler, régulièrement. Agnès en a parlé à des amis, mais cela n’a rien changé : « On ne m’a rien proposé. Il y a 13 ans on n'en parlait pas autant (…) à l’époque, il fallait se justifier, c’était dur », se souvient-elle. Dix ans plus tard, cette solitude, Delphine l’a également ressenti au Laos : « J’ai aussi vécu un phénomène de rejet de la part des gens qui ont su que j’étais battue. Ils se sont effacés et m’ont tourné le dos à la suite de mes aveux et en voyant que j’étais toujours avec lui (…) ».

 J’ai aussi vécu un phénomène de rejet de la part des gens qui ont su que j’étais battue.
Agnès

C’est notamment pour permettre aux femmes de s’exprimer qu’en 2016, Isabelle Tiné, expatriée à Singapour, a créé le groupe Facebook Expats nanas: séparées, divorcées. Pour elle, il n’y a pas assez de sororité en expatriation. Son groupe compte aujourd’hui près de 700 membres, soigneusement filtrés pour des raisons de sécurité. « L’expatriation c’est le summum du patriarcat », affirme-t-elle. Dans la grande majorité des cas, la femme expatriée a suivi son mari, et selon les pays, son visa et celui de ses enfants dépendent de celui-ci. Elle se retrouve souvent isolée, coupée de son cercle d’amis, de sa famille et de ses repères. Dans certaines des victimes, impossible de quitter le domicile conjugal faute d’accès à l’argent familial. A cela s’ajoute la honte et la peur d’être rejetée.

Le nerf de la guerre, au début, c’est l’argent.
Nadège

Nadège, expatriée depuis 23 ans, se souvient qu’en Indonésie elle ne pouvait pas travailler. Certaines femmes ne peuvent même pas avoir une carte de crédit à leur nom. Or être indépendante financièrement est la première étape pour pouvoir partir : « Le nerf de la guerre, au début, c’est l’argent (…) par exemple, pour un avocat local avec des connaissances en droit international, il faut compter entre 400 à 500 euros », estime Nadège.

Des mesures de protections insuffisantes 

Mais Isabelle Tiné déplore surtout le manque de dispositifs de protection pour les femmes victimes de violence à l’étranger : « Le 3919 n’est pas disponible depuis l’étranger et le 116 006, numéro d’aide aux victimes, n’est pas visible dans les consulats et les ambassades ». « La différence c’est qu’à l’étranger, il y a moins de soutien immédiat », ajoute Delphine.

Selon les pays, pas de campagne de prévention, peu d’associations de protection locale et les consulats et/ou les ambassades sont souvent démuni.e.s face à ces cas. Enfin, la protection des droits de la femme n’est pas la même dans tous les pays. Samantha Cazebonne, députée de la cinquième circonscription des Français établis hors de France regrette qu’il n’y ait pas une procédure commune à toutes les institutions françaises à l’étranger : « Cela dépend encore trop des consulats et de la formation de ses personnels. Certains, comme celui de Madrid, ont mis en place, au sein de leur service des Affaires sociales, des actions contre la violence de genre. Ils coopèrent étroitement avec les autorités locales et les associations d’entraide françaises ou les associations locales de soutien aux femmes victimes de violence. Ils écoutent et orientent ces femmes et peuvent les aider dans leur retour en France si nécessaire. Malheureusement il ne s’agit pas d’un dispositif présent dans l’ensemble des consulats », indique-t-elle.

La différence c’est qu’à l’étranger, il y a moins de soutien immédiat.
Delphine

En attendant des avancées politiques, la fédération France victimes s’est alliée à la plateforme de mobilisation citoyenne make.org pour développer Mémo de vie, une web application disponible à partir de septembre 2020 qui permettra aux femmes victimes de violence de créer un journal de bord, de garder des traces des événements voire de stocker des éléments de manière sécurisée. L’objectif, selon Olivia Mons, porte-parole de France Victimes, c’est d’aider au travail de prise de conscience et dans le même temps mettre des informations et des ressources utiles à disposition des victimes.

Une manifestante défile, menottes à la main, lors de la "Journée sans femmes", organisée à Mexico, le 9 mars 2020, pour dénoncer les violences faites aux femmes.
Une manifestante défile, menottes à la main, lors de la "Journée sans femmes", organisée à Mexico, le 9 mars 2020, pour dénoncer les violences faites aux femmes.
©AP Photo/Fernando Llano
Numéro d’aide aux victimes : 116 006 
Pour joindre la plateforme française d’aide aux victimes depuis n’importe quel pays :+33 1 80 52 33 76  ou par mail victimes@france-victimes.fr.

Expatriées et victimes, oubliées des statistiques

En 2019, en France, on comptait 149 féminicides. En 2020, avec le confinement, les violences conjugales ont augmenté de 30%. Mais il n'existe à ce jour aucune statistique sur les violences conjugales subies par les femmes expatriées. « C’est le Ministère des affaires étrangères qui collecte ces informations en temps normal mais je ne suis pas certaine que les femmes violentées durant le confinement aient en priorité appelé leur ambassade ou consulat pour se signaler », explique Samantha Cazebonne. Olivia Mons confirme : « Avec le confinement, depuis le 17 mars, 17 000 victimes de violences conjugales ont été aidées par la Fédération France Victimes, mais on ne peut pas savoir si l’infraction a eu lieu en France ou à l’étranger ». Pour Delphine qui ne comprend toujours pas comment cela a pu lui arriver, il ne faut pas avoir peur de fuir : « Fuyez pour vivre, sauvez vos enfants !  », conclut-elle.