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Violences contre les femmes : Istanbul quitte la Convention... d'Istanbul et provoque une vague de colère en Turquie

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Recep Tayyip Erdogan l'évoquait depuis plusieurs mois, il vient de le faire : la Turquie se retire de la Convention d'Istanbul, un traité international qui engage les signataires à prendre des mesures contre les violences faites aux femmes, et qu'elle avait été la première à ratifier. Prise dans le sens des conservateurs et islamistes, cette décision inquiète et indigne, en Turquie et au-delà.

D'Istanbul à Izmir, en passant par Ankara, des milliers de Turques ont manifesté samedi 20 mars, pour demander au président Recep Tayyip Erdogan de de revenir sur sa décision d'abandonner la Convention d'Istanbul. Elles veulent défendre ce traité international qui protège les femmes contre toutes formes de violence sexiste et sexuelle, de la violence conjugale à la mutilation génitale en passant par le viol, que la Turquie avait pourtant été la première à ratifier.

"Nuit gravement aux valeurs traditionnelles"

En août 2020, déjà, elles étaient des milliers à descendre dans la rue dans plusieurs villes de Turquie, dès qu'un responsable du parti islamo-conservateur au pouvoir, l'AKP, avait évoqué l'éventualité de se retirer de la Convention d'Istanbul dans une tentative de rallier l'électorat conservateur face aux difficultés économiques croissantes. Des groupes conservateurs et islamistes appelaient en effet à quitter ce traité qui, selon eux, nuit aux valeurs familiales "traditionnelles" en défendant l'égalité des sexes et "favorise" la communauté LGBT en interdisant de discriminer en fonction de l'orientation sexuelle. 

Le président turc a concrétisé sa décision dans un décret publié dans la nuit du 19 au 20 mars 2021, décret paru dans la foulée au Journal officiel. 

Premier cadre légal international pour les femmes

Adopté en 2011 par le Conseil de l'Europe et signé à Istanbul, ce traité international est le premier outil supranational à fixer des normes contraignantes et un cadre juridique complet au niveau pan-européen en vue de prévenir la violence sexiste, de protéger les victimes et de punir les auteurs de violences. Selon la Secrétaire générale du Conseil de l'Europe, Marija Pejcinovic Buric, "la Convention d'Istanbul, qui couvre 34 pays européens, est largement considérée comme l'étalon-or des efforts internationaux visant à protéger les femmes et les filles de la violence à laquelle elles sont confrontées chaque jour dans nos sociétés". La Turquie était le premier pays à ratifier cette convention, en mars 2012, qui l'a menée au vote de la loi n° 6284 sur la prévention des violences faites aux femmes.

Colère des Turc.que.s

Les femmes turques, appuyées par de nombreux hommes, redoutent que l'abandon de ce texte ouvre les vannes d'une violence déjà endémique : "Annule ta décision, applique le traité !", scandaient des milliers de femmes et d'hommes réunis dans le district de Kadiköy, à Istanbul. Les manifestants brandissaient des portraits de femmes assassinées et des pancartes sur lesquelles on pouvait notamment lire : "Ce sont les femmes qui gagneront cette guerre".


"Je ne veux pas mourir. En 2017, j'ai perdu une amie d'enfance (...) tuée par son ex-petit ami. Il y a cinq mois, la mère d'une amie a été tuée par son ex", confie l'une des manifestantes à Istanbul, Okyanus Curebal. "Je suis autant en colère maintenant que je l'étais à ces époques. Vive la Convention d'Istanbul !", lance-t-elle.

"J'en ai marre de cet Etat patriarcal. J'en ai marre de ne pas me sentir en sécurité. Ca suffit !", confie Banu, l'une des manifestantes. D'autres rassemblements et manifestations ont eu lieu à Ankara et à Izmir (ouest), selon les médias.

L'opposition consternée 

Le retrait du traité a aussi semé la consternation dans l'opposition politique. Le principal parti d'opposition, le CHP (Parti républicain du peuple) a vivement dénoncé cette décision. Quant au maire d'Istanbul Ekrem Imamoglu (CHP), l'un des principaux rivaux de Recep Tayykp Erdogan, il accuse le président de "piétiner la lutte que mènent les femmes depuis des années".

Face à l'avalanche de critiques, le gouvernement tente de rassurer : "Nos institutions et nos forces de l'ordre continueront de lutter contre les violences domestiques et les violences contre les femmes", assure le ministre de l'Intérieur Süleyman Soylu.

La France "solidaire" des Turques

"La France regrette profondément la décision des autorités turques de se retirer de la Convention d’Istanbul du Conseil de l'Europe, alors que la Turquie avait été le premier pays à la ratifier", déclare Agnès von der Mühll, porte-parole du ministère français des Affaires étrangères. Cette décision va en premier lieu affecter les femmes turques, auxquelles "la France exprime toute sa solidarité".

"Cette décision marque plus généralement une nouvelle régression en matière de respect des droits humains, dont les droits des femmes sont partie intégrante", souligne Agnès von der Mühll, en écho à beaucoup d'autres réactions.

Un mauvais signal à l'Europe

Le retrait de la Turquie de la Convention d'Istanbul sur la protection des femmes est "une nouvelle dévastatrice, affirme la Secrétaire générale du Conseil de l'Europe Marija Pejcinovic Buric. Cette décision compromet la protection des femmes en Turquie, dans toute l'Europe et au-delà... Elle est un énorme revers pour les efforts" faits pour lutter contre la violence faite aux femmes.

Pour le ministère allemand des Affaires étrangères, "le retrait de la Turquie de la Convention d'Istanbul envoie un mauvais signal à l'Europe, mais surtout aux femmes turques". Le secrétaire d'Etat français aux Affaires européennes, Clément Beaune, pour sa part, déplore un "recul des droits préoccupant".

Féminicides en hausse en Turquie

Les féminicides et les violences domestiques restent un problème grave, endémique, en Turquie, et les meurtres de femmes ne cessent d'augmenter depuis une décennie.

L'association turque "Nous mettrons fin aux féminicides" a recensé 300 féminicides avérés en 2020 - auxquels s'ajoutent 171 féminicides présumés - et 77 depuis le début de l'année 2021.

Début mars 2021, le pays était secoué par la publication d'une vidéo montrant un homme frappant son ex-femme au sol en pleine rue, sous les yeux de leur fillette. L'agresseur a été arrêté et le président Erdogan a annoncé la création d'une commission parlementaire pour faire un état des lieux de la législation afin de mieux lutter contre les violences. En dépit de ces déclarations, les associations de défense des droits des femmes accusent le gouvernement de ne pas appliquer avec assez de fermeté les lois qui existent déjà, encourageant selon elles le sentiment d'impunité.