Terriennes

Violences gynécologiques et obstétricales : entre libération de la parole et prise de conscience

Manifestation d'un collectif de femmes venues interpeller les gynécologues sur les violences obstétricales et gynécologiques, le 6 décembre 2017, Lille (France)
Manifestation d'un collectif de femmes venues interpeller les gynécologues sur les violences obstétricales et gynécologiques, le 6 décembre 2017, Lille (France)
©page Facebook/payetonuterus

Quatre ans sont passés depuis les hashtag #payetonuterus ou #payetongyneco. Des dizaines de milliers de femmes en France ont raconté leurs expériences, traumatisantes, de violences subies chez leur gynécologue, lors de leur suivi de grossesse, pendant ou après leur accouchement. Un rapport du HCE, le Haut conseil à l'égalité, rend compte de l'ampleur d'un phénomène. Dans un documentaire "Paye (pas) ton gynéco", la réalisatrice Nina Faure a filmé en caméra cachée ses propres consultations. Edifiant.

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C'est la première enquête officielle connue à ce jour sur le sujet en France. Le temps d'une grossesse, pendant neuf mois, le Haut Conseil à l'Egalité a interrogé comme lui avait demandé la secrétaire d'Etat à l'égalité femmes-hommes, Marlène Schiappa, patientes, associations, professionnels de santé et représentant.e.s des autorités médicales. Au terme de ces auditions, le constat est clair.
 

Les actes sexistes subis par les femmes durant leur suivi gynécologique et obstétrical ne sont pas des faits isolés.
Rapport HCE

Qu'il s'agisse d'examens brutaux ou de paroles déplacées: les actes sexistes subis par les femmes durant le suivi gynécologique et obstétrical ne sont "pas des faits isolés" et appellent à une "prise de conscience" des pouvoirs publics.
 


"Bien que, à l'évidence, tous les professionnels de santé ne sont pas auteurs d'actes sexistes, les chiffres et les témoignages attestent d'un phénomène relativement courant dans le suivi gynécologique et obstétrical des femmes", a déclaré à l'AFP Danielle Bousquet, la présidente du HCE.

Vers une enquête nationale ?

Parmi les 26 recommandations émises par le conseil, la première est de réaliser une enquête de santé publique pour déterminer l'ampleur réelle du phénomène et informer les femmes de leurs droits en lançant une campagne d'information.

Six types de faits sont établis : non prise en compte de la gêne d'une patiente; jugements sur la sexualité, le poids ou le désir d'enfant; injures sexistes; actes exercés sans consentement; refus d'actes; violences sexuelles.

Parmi les nombreux témoignages, le recours sans consentement à l'épisiotomie (incision du périnée afin de laisser passer le bébé) est particulièrement pointé du doigt. En France, cette pratique est très variable selon les maternités: de 0,3% à 45%, l'Organisation mondiale de la Santé préconise un taux à 10%. Ce que déplorent surtout les parturientes, dans un cas sur deux, c'est l'absence d'information.

Il faut savoir aussi qu'en moyenne, au cours de sa vie, entre ses 15 et 45 ans, une femme va devoir se rendre près d'une cinquantaine de fois chez un.e gynécologue (ou une sage-femme), dans un cabinet ou une maternité pour y subir toute sorte d'examens : frottis, renouvellement de contraception, interruption volontaire de grossesse, consultation pré et post accouchement... Soit plus que pour d'autres suivis médicaux. Sur l'année 2016, le rapport nous dit que 6% des femmes se déclarent "pas du tout" ou "plutôt pas" satisfaites du suivi de leur grossesse ou de leur accouchement, soit 50 000 femmes au total. Ces consultations ne sont pas anodines. Et c'est parfois ce qui échappe aux praticien.ne.s. "Le caractère particulièrement intime de ces consultations est souvent insuffisamment pris en compte", lit-on dans le rapport.

La formation médicale est encore très paternaliste et autoritaire.
Agnès Buzyn, ministre de la Santé, citée dans le rapport du HCE

La ministre de la Santé Agnès Buzyn, interrogée par le HCE, reconnait elle-même que la "formation médicale est encore très paternaliste et autoritaire".

Paye (pas) ton gynéco

C'est aussi ce que dénonce la réalisatrice de documentaire Nina Faure dans son film Paye (pas) ton gynéco, mis en ligne sur internet le 27 juin 2018 via Youtube ou Facebook.
 

Interpellée il y a quatre ans par les témoignages des femmes qui s'étaient exprimées sur les réseaux sociaux, elle se rend compte qu'elle aussi a vécu ce genre d'expériences. Des remarques déplacées, des gestes intrusifs et brutaux lors de ses passages chez différents gynécos, "c'est un peu comme si avant, je ne me reconnaissais pas en tant que victime. Subir des remarques déplacées lorsqu'on est allongée, les jambes écartées, ce n'est pas un suivi médical normal". Une prise de conscience qui la pousse à enregistrer en caméra cachée ses consultations,"sans vraiment savoir ce que j'allais en faire. C'était pour me défendre et pour me protéger au cas où cela arriverait à nouveau et je n'ai pas eu à attendre longtemps, c'est arrivé instantanément", nous confie-t-elle. La journaliste est ensuite allée interroger les représentants des gynécologues, "ce sont eux qui doivent s'emparer du problème". Au final, cela a donné un film, qui en moins d'une semaine affiche près de 40 000 vues.

Pour elle, le rapport du HCE représente "une étape très importante afin d'avoir une première reconnaissance au niveau des institutions de ces récits de violences faits par les femmes au cours de ces quatre dernières années, on va vers la reconnaissance officielle et publique de la parole des femmes. Ce qui est un premier pas car finalement car si on est seulement sur le point de vue médical de l'acte gynécologique comme c'était le cas jusqu'à présent, on passe à côté d'un ressenti, d'un vécu et de beaucoup de violence et de douleur".

Il y a quelque chose de culturel qui dépasse le monde médical autour de la culture du viol, autour du fait de trouver très drôle des blagues sexistes pendant des formations en médecine, il y a un profond changement culturel et politique qui doit se faire.
Nina Faure, réalisatrice du documentaire Paye (pas) ton gynéco

Les recommandations émises à l'issue de ce rapport sont-elles suffisantes selon elle ? "Il faudrait aussi interroger l'héritage patriarcal de la médecine et pourquoi à l'heure actuelle nous en sommes là. C'est une histoire qui a plusieurs siècles, avec la dépossession des femmes du monde médical, exemple avec la chasse aux sorcières... Je pense qu'il y a quelque chose de culturel qui dépasse le monde médical autour de la culture du viol, autour du fait de trouver très drôle des blagues sexistes pendant des formations en médecine, il y a un profond changement culturel et politique qui doit se faire à partir de maintenant."

"On ne peut pas seulement analyser ces violences comme des cas individuels, il faut en voir le caractère systémique",
ajoute Nina Faure.
 

Et bien, je ne vous excite pas beaucoup vous !
Un gynécologue, anonyme

Au début du film, on assiste à une consultation de la réalisatrice chez un gynéco qu'elle voit pour la première fois. Au bout de deux minutes d'entretien, le médecin pratique un toucher vaginal, lui prend la tension et remarque en riant "Et bien je ne vous excite pas beaucoup, vous". Sic.

Des praticiens mais aussi des praticiennes

Cette spécialité médicale est majoritairement masculine (90% des membres du Conseil de l'Ordre des médecins, 89% des doyen.ne.s des facultés de médecine, 74% des membres du bureau du Collège national des gynécologues et obstétriciens français et 100% des membres du bureau, du Conseil d'administration de l'Académie nationale de médecine, source HCE). Mais les remarques sexistes et autres injonctions ne sont pas uniquement réservées aux praticiens hommes, comme le rapporte aussi Nina Faure, "déjà parce que le sexisme n'a pas de genre. Il faut dire que nos sociétés sont assez tolérantes au sexisme, ce qui est problématique. Le fait qu'il y ait des praticiennes aux comportements intrusifs, douloureux et violents, c'est aussi beaucoup lié à un manque de formation du point de vue de la patiente.

Mais ce monde de la gynécologie reste un monde d'hommes, comme le montre cet échange entre la réalisatrice et le président du collège des gynécologues français, Israël Nisand. "J'en ai assez d'être maltraité ! ", s'insurge le praticien qui se dit victime de "gynécobashing" (dénigrement des gynécos, ndlr). La discussion, vive, tourne ensuite autour de la définition du toucher vaginal. Geste médical, intrusif, pénétration ? "Quand vous aurez un problème gynécologique, vous serez bien contente d'en trouver un qui mette un doigt dans votre vagin", menace, l'index levé, l'obstétricien, qui enseigne les sciences humaines à la faculté de médecine de Strasbourg. "C'est une inversion des responsabilités. Reprocher aux femmes qui dénoncent les violences qu'elles subissent d'être dans la violence vis à vis de la profession de gynécologue, c'est une manière de clôre le débat", analyse Nina Faure.

"Mr Nisand me parle lui même d'une fois où il est allé défendre un praticien accusé de viols sur 11 patientes, 'J'ai tenté de sauver sa tête' me confie-t-il, je ne comprend pas comment un responsable peut avoir cette posture !", poursuit-elle. Depuis la mise en ligne du film, aucune réaction de la part de la profession, ce que regrette d'ailleurs la réalisatrice.
 


On rit aussi, un peu, dans ce film, en voyant le visage de ces hommes filmés alors qu'ils découvrent pour la première fois un speculum. "Waw, on dirait que ça sort d'un film d'horreur", dit l'un d'eux. "C'est primitif, effrayant et froid", observe un autre.
 

Quand une femme a vécu des agressions sexuelles, ou qu'elle ressent des douleurs lors de la pénétration, la pose d'un objet comme celui-là n'est pas du tout anodine.
Nina Faure

"Les outils sont d'une ancienneté affligeante. La gynécologie n'a donc fait aucun progrès depuis deux siècles ? Pourquoi ne propose-t-on pas aux femmes de se poser elles-mêmes le speculum? Pourquoi on ne leur propose pas de faire des auto-prélèvements ?, conclut Nina Faure, C'est peut-être pas nécessaire pour certaines, mais quand une femme a vécu des agressions sexuelles, ou qu'elle ressent des douleurs lors de la pénétration, la pose d'un objet comme celui-là n'est pas du tout anodine. C'est la reproduction d'une obligation à subir la pénétration, et là ça tombe dans la culture du viol."