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#Vousnenousferezplustaire : sur les réseaux, des victimes d'agressions et de viols brisent l'omerta

#Vousnenousferezplustaire, sur Instagram ou via TikTok, des réseaux sociaux prisés des ados, des victimes d'agressions sexuelles témoignent à visage découvert et désignent nommément leurs agresseurs. 
#Vousnenousferezplustaire, sur Instagram ou via TikTok, des réseaux sociaux prisés des ados, des victimes d'agressions sexuelles témoignent à visage découvert et désignent nommément leurs agresseurs. 
©gaet_rosell/Instagram
#Vousnenousferezplustaire, sur Instagram ou via TikTok, des réseaux sociaux prisés des ados, des victimes d'agressions sexuelles témoignent à visage découvert et désignent nommément leurs agresseurs. 
Did I say yes ? Sur le consentement sexuel

Le hashtag est apparu comme un défi et une promesse : #Vousnenousferezplustaire. Des jeunes filles y racontent leur viol ou les violences sexuelles qu'elles ont subies et nomment leur agresseur. Sur Instagram et Tiktok, les invitations à témoigner ont suivi, suscitant une déferlante d'insultes sexistes et graveleuses. Les influenceuses témoignent.
 

La dénonciation des violences faites aux femmes vient de franchir un cap, et quel cap ! Dénoncer et nommer, et se faisant, se libérer de la culpabilité. Basta ya, l'omerta a vécu. Comment cela a t-il commencé ? Avec la Journée mondiale du denim le 29 mars contre la culture du viol. Le souhait des créateurs de cet évènement est clair. Le message sur leur site en témoigne : "Nous avons pour mission de mettre fin à la violence sexuelle et de perturber la culture du viol dans le monde. Notre impact dépend de notre action collective en tant que mouvement; cela va prendre des millions d'entre nous pour se rassembler pour soutenir les survivants, plaider pour le changement et transformer la culture. Nous ne pouvons pas le faire seuls." 

"Pas de viol en blue jean".

Ce qui semble un signe des temps en est, en fait, à sa 21ème édition. Le mouvement a démarré en Italie en 1999. La Cour de cassation de Potenza avait alors jugé qu'une étudiante victime d'un viol avait été consentante car vêtue d'un jean moulant, elle ne pouvait pas en être déshabillée sans avoir aidé son agresseur. "Pas de viol en blue jean" avait titré le quotidien Libération. Le verdict avait déclenché l'ire de la secrétaire d'Etat à la Justice italienne, Maretta Scoca et la «grève des jupes»  de plusieurs députées, et ce jusqu'au retrait de la sentence. 
 
Pas de viol en blue jean
Pas de viol en blue jean
©Piqsels
Cette culture du viol, qui s'appuie sur le déni de la violence faite aux femmes et la préférence donnée à la parole des hommes, ne passe plus. La dénoncer est devenue une obligation, parfois vitale pour certaines victimes, qu'elles soient garçons ou filles car faut-il le rappeler, les hommes sont aussi concernés par les violences sexuelles.

Nommer son agresseur à visage découvert

La vraie nouveauté, encouragée aujourd'hui sur les réseaux sociaux, est de dénoncer les violeurs, nommément et à visage découvert. Sur Tiktok, c'est en musique sur un morceau du groupe Imagine Dragons, populaire chez les ados, et en présentant les vêtements portés le jour de l'agression, que la dénonciation est mise en scène, toujours à l'identique.
 
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©Tiktok
TikTok se revendique sur son site comme "la destination incontournable pour les vidéos mobiles au format court. Nous avons pour mission de développer la créativité et d'apporter de la gaité." Raison pour laquelle sûrement, malgré l'émotion qui submerge certains témoins, le message se veut résolument porteur d'espoir. Toutes et tous veulent dire leur résilience après l'agression subie et encouragent d'autres victimes à faire de même pour faire enfin tomber la culture du viol. Un message particulièrement adressé à celles, qui se murant dans le silence et la culpabilité, protègeraient involontairement les violeurs.
Imposer par exemple une relation sexuelle à une personne endormie ou ivre, est-ce un viol ? Oui, sauf si cette personne a exprimé préalablement un consentement explicite ou tacide.
Anne Toumazoff, influenceuse

Les influenceuses féministes, nombreuses sur les réseaux Instagram ou Twitter, se sont emparées de cette thématique, et ont amplifié son impact avec les mots dièse #Vousnenousferezplustaire et #DidIsayyes.

Anna Toumazoff est l'une d'elles. A 25 ans, cette digital native, formée à Sciences-Po et féministe dès son plus jeune âge, s'est faite connaitre par un premier hashtag #Ubercestover, dénonçant les agressions dans les taxis de la compagnies. Elle a depuis créé de nombreux memes (ndlr : élément ou un phénomène repris et décliné en masse sur Internet) appelant à dénoncer la culture du viol. Suite à cet hashtag #Vousnenousferezplustaire, elle a vu affluer sur sa page les témoignages toujours plus nombreux de filles (moins souvent de garçons) violées ou sexuellement agressées. Elle s'en dit elle-même surprise et loue leur courage : "Il y a une inversion du rapport de force entre victimes et bourreaux. C'est une génération qui vit par l'image, les filles s'exposent en faisant cela. Il faut un courage monstrueux" .

Monstrueux, le mot n'est pas trop fort. Car en même temps que les témoignages affluent, apparaissait une contre-offensive, d'une violence" inouïe" selon Anna Toumazoff. Des hommes souvent, des femmes parfois, s'appuyant ce que l'influenceuse appelle la "zone grise": "Beaucoup d'hommes invoquent le consentement présumé de la personne dont ils abusent. C'est un argument qui revient notamment dans les viols conjugaux. Imposer par exemple une relation sexuelle à une personne endormie ou ivre, est-ce un viol ? Oui sauf si cette personne a exprimé préalablement dans le couple ou la relation un fantasme ou un consentement explicite ou tacite".
 

Anna Toumazoff dénonce à cette occasion la duplicité des réseaux sociaux qui, dit-elle, perpétuent à leur manière la culture du viol. Un exemple : sa série de tweets sur ce fléau, publiés sur son compte public, est supprimée par Twitter tandis que la vidéo tournée à Liège du viol d'une jeune fille mineure, un viol à visage découvert montré dans toute sa violence, reste en ligne à sa grande horreur. La colère d'Anna Toumazoff n'est pas retombée : "Mon féminisme ne tire pas vers la misandrie (sentiment anti mâle). Mais je ne peux pas le nier, la crispation des rapports entre hommes et femmes est actuellement très nette ".
 
L'éducation sexuelle devient l'apanage d'une génération autodidacte qui prend les rênes de sa sexualité et l'exprime à travers ses propres armes.
Soège Lecocq, rédactrice à l'agence NellyRodi 
Rien de surprenant à cette crispation des rapports. Face au silence gêné ou complice qui entoure encore trop souvent les comportements violents ou sexistes, les jeunes femmes ont décidé de prendre leur sort en main. La justice reste, jugent-elles, trop souvent circonspecte face aux agressions. Et sur les réseaux sociaux, parler violence sexuelle suscite des réactions haineuses voire délirantes,  il n'y a qu'à lire les posts qui ont suivi les dénonciations pour s'en convaincre. 
 
©Charlotte Abramow


Le changement de mentalité est une réalité. L'agence de tendances NellyRody ne s'y est pas trompée et se penche dans un article récent sur la prise en main par les ados de leur propre éducation sexuelle, et de ce qui est acceptable ou pas : "Boudée par les institutions publiques, l’éducation sexuelle devient l’apanage d’une génération autodidacte qui prend les rênes de sa sexualité et l’exprime à travers ses propres armes." Et de citer cette génération Z , née à partir de 1997, qui se prend sexuellement en main dans des "blogs créés par des adolescents pour des adolescents".

Une éducation sexuelle par ou pour les ados

On peut citer le superbe travail de la photographe belge Charlotte Abramow, 26 ans. Il y a 2 ans, sortait son clip bouleversant sur la diversité des femmes, réinterprétant avec beaucoup d'inventité, les "Passantes" de Georges Brassens. Cette année, elle fait mouche à nouveau avec son" Petit Manuel Sexeducation". Elle y propose aux jeunes, avec humour mais sans tabou ni zones d'ombres, d'explorer leur sexualité mais aussi leurs limites, refus ou consentement compris. Les ados en sont fans. Les médias grand public jusqu'à la grande distribution l'ont bien compris. Netflix propose depuis janvier la saison 2 de sa série à succès Sexeducation. Dans un grand magasin pour les jeunes boulevard Haussmann à Paris, le Petit Manuel Sexeducation était alors distribué gratuitement dans son espace Pop Up.

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Plus que jamais, grâce aux réseaux sociaux qui renforcent les appartenances, les post-millenials inventent leur chemin. Comme si le divorce était consommé avec les générations précédentes qui n'ont rien vu venir de la nouvelle révolution sexuelle en cours. Il est loin le temps où les formes de sexualité se limitaient aux 3 grandes familles, hétéro, homo ou bi. Les frontières du genre ont volé en éclat et donné naissance à de nouveaux segments, intersexe, cisgenre, LGBT... L'approche normative de la sexualité ne correspond plus aux identités du 21ème siècle. Pas plus que la domination des agresseurs sur les agressé.es. La culture du viol ne passera plus par elles.
 
©Charlotte Abramow