Terriennes

Vox : la tentative de l'ultra-droite contre les droits des femmes en Espagne

Rassemblement de Vox à Madrid le 1<sup>er</sup> décembre 2018.<br />
<sub>(AP Photo/Paul White)</sub>
Rassemblement de Vox à Madrid le 1er décembre 2018.
(AP Photo/Paul White)

Profitant de sa position d'appoint après sa récente percée aux élections régionales andalouses, le parti espagnol d'ultra-droite Vox a fortement tenté de remettre en question les droits spécifiques des femmes reconnus dans le royaume depuis 2004. Pour cette fois, il semble ne pas y être parvenu.

Les femmes d’Espagne menacées par une vague brune ? Nous en sommes certes encore loin dans l’un des pays d’Europe les plus légalement « féministes ». Pourtant, la pression aux allures de chantage exercée en Andalousie par le nouveau venu de la droite sur ses alliés a, durant plusieurs semaines, ébranlé le paysage politique d'un royaume habituellement fracturé par d’autres clivages.

Le fâcheux s’appelle Vox. Une formation de la droite de la droite espagnole née en 2014, jusqu’à présent marginale. Des slogans simples, a priori : vive le roi, vive la police, vive l’Espagne. Ses scores confidentiels, jusqu’à une date récente, font sourire : 0,2 % aux législatives de 2016.

L’effet Catalogne

Manifestation pour l'unité de l'Espagne à Barcelone, le 18 mars 2018.<br />
<sub>(AP Photo/Emilio Morenatti)</sub>
Manifestation pour l'unité de l'Espagne à Barcelone, le 18 mars 2018.
(AP Photo/Emilio Morenatti)

Tout change à partir de 2017, lorsque l’onde de choc de la crise catalane vient bouleverser la distribution habituelle. Une part croissante des Espagnols s’exaspère d’une revendication nationaliste jugée outrancière, victimaire et insultante pour les autres composantes du pays. Beaucoup s’alarment de la menace d’éclatement du royaume.

Le Parti Populaire (PP, conservateur) discrédité par la corruption et chassé du pouvoir en mai dernier, son alter ego libéral Ciudadanos profite en grande partie de la réaction loyaliste, mais il reste dans un registre classique et relativement modéré. A leur droite, le petit Vox sent venir son heure.

Elle sonne à l’automne dernier. L’Andalousie, première région du pays est amenée, par un éclatement de sa coalition dirigeante, à une élection régionale particulière. Dotée comme toute région d’Espagne d’une importante autonomie, elle en est aussi la plus peuplée.

C’est le bastion depuis 36 ans du vieux PSOE (Parti socialiste, revenu à la tête du pays en juin dernier). Sa présidente, Susana Diaz incarne l’aile droite du parti, opposée à Pedro Sanchez jusqu'à ce que celui-ci l’emporte avec l’appui de la base et devienne, contre toute attente, le chef du gouvernement.

Malgré son retour national, le PSOE perd le 2 décembre dernier l’élection régionale andalouse. Les deux partis de droite classiques (Ciudadanos, PP) progressent, mais pas suffisamment pour former à eux seuls une majorité. Vox, cependant, rafle 400 000 voix  ; 11 % des suffrages, 12 sièges sur 109.

Seul son appoint peut permettre à la droite de gouverner la région. Alliance délicate mais politiquement tentante. La classe politique espagnole, où nulle extrême-droite n’a jamais percé depuis la mort de Franco, découvre un sujet – et un piège – qui mine la vie politique française depuis trente-six ans.

De quoi Vox est-il le nom ?

Vox est-il d’ailleurs d’extrême-droite ? Ses adversaires de gauche ou le quotidien centriste libéral El Pais l’affirment mais d’autres médias ou forces politiques de droite évitent ce qualificatif. Sa tête de liste andalouse Francisco Serrano le rejette : « Nous ne sommes pas d’extrême droite ni excluants. Nous sommes d’extrême nécessité ».

Les dirigeants de Vox le 2 décembre 2018 à Séville. Au centre, son président Santiago Abascal. Son secrétaire général Javier Ortega (à gauche). Sa tête de liste régionale Francisco Serrano (à droite).
Les dirigeants de Vox le 2 décembre 2018 à Séville. Au centre, son président Santiago Abascal. Son secrétaire général Javier Ortega (à gauche). Sa tête de liste régionale Francisco Serrano (à droite).
© AP Photo/Gogo Lobato

Fort légalistes, ses principaux dirigeants – dont son président, Santiago Abascal – sont d’abord des déçus du Parti Populaire de Mariano Rajoy et Jose Maria Aznar.

Et son second allié - potentiel ou de fait - en Andalousie, Ciudadanos, est le même parti qui soutient pour sa conquête de la mairie de Barcelone un certain Manuel Valls (opposé pour sa part au compromis avec Vox).

Vox n’est ni la version espagnole du mouvement italien « 5 étoiles » ni celle du Rassemblement national français, même si Marine le Pen s’est réjouie de son succès. Plus réactionnaire qu’anti-système ou même « populiste », il se distingue surtout par ses valeurs conservatrices mâtinées de relents franquistes. Il propose d’ailleurs l’abrogation de l'unique loi de la mémoire historique reconnaissant les victimes de la guerre civile et de la dictature.

Contre les autonomies et les forces indépendantistes qui, selon eux, déchirent le pays et doivent être mises hors la loi, ses principaux dirigeants – souvent originaires du Pays Basque ou de Catalogne - célèbrent la grandeur à reconquérir de l’Espagne éternelle, le culte de son drapeau, de son unité, de sa langue, de ses traditions.

Si son idéologie reste à part cela brumeuse, ses orientations pratiques ou combats sont précisés dans sa plateforme « 100 mesures pour une Espagne vive ». Principal point commun avec des extrêmes-droites européennes : une propension assumée à la xénophobie, sur un modèle au demeurant plus « trumpiste » que raciste.

Contre l’immigration légale ou illégale (plus de 60 000 nouveaux arrivants en Espagne l’an dernier), un « mur infranchissable » doit, selon Vox, être érigé à Ceuta et Mellila (villes espagnoles enclavées sur la côte marocaine déjà gardées par un dispositif digne du Rideau de fer). Outre l’expulsion des clandestins, la formation réclame l’interdiction à vie de leur régularisation.

Cibles de choix

C’est sur le plan sociétal, pourtant, que les prétentions de Vox posent le plus de problèmes à ses partenaires potentiels, dépassant largement le conservatisme de bon aloi. Parmi ses projets : l’abrogation du mariage homosexuel, du droit à l’avortement et des principales dispositions légales spécifiquement favorables aux femmes.

Manifestation contre les violences faites aux femmes à Pampelune le 25 novembre 2018.<br />
<sub>(AP Photo/Alvaro Barrientos)</sub>
Manifestation contre les violences faites aux femmes à Pampelune le 25 novembre 2018.
(AP Photo/Alvaro Barrientos)

Ce dernier point est particulièrement sensible. Pionnière en Europe, l’Espagne s’est dotée en 2004 – sous le gouvernement socialiste de Jose Luis Zapatero - d’une loi novatrice contre les violences faites aux femmes, renforcée par un maillage de bureaux d’aides aux victimes et de tribunaux spécialisés civils et pénaux. Un « Pacte d’État contre la violence machiste » assorti de 200 mesures vient en 2017 renforcer le dispositif, signé par l’ensemble des partis politiques (sauf Podemos, qui souhaitait aller plus loin).

Une région en tant que telle, fût-elle l’Andalousie, n’est évidemment pas qualifiée pour abolir des lois nationales. Mais son gouvernement peut en limiter, dans les faits, l’application ou réduire des subventions déterminantes.

En l’occurrence, Vox s'est efforcé durant des semaines d'y conditionner son soutien à un exécutif régional PP-Ciudadanos au retrait de leur programme du point prévoyant « de financer de façon adéquate la lutte contre les violences faites aux femmes ». Le sujet a fait d’autant plus tollé en Espagne que le cas andalou, emblématique, peut en préfigurer d’autres ou servir d’amorce à des marchandages nationaux si la poussée de Vox vient à se confirmer.

La cause des femmes...

Ce dernier se garde de justifier son exigence par un principe machiste ou une volonté de retour à un ordre patriarcal, mais il invoque le principe d’égalité. Son président Santiago Abascal dénonce les « lois sexistes de genre, qui ne protègent pas la femme et poursuivent l’homme en tant qu’homme. » «  En politique sociale, tout le monde suit avec soumission les commandements de la dictature de genre » affirme en écho Francisco Serrano.

Aujourd’hui, il existe un certain féminisme suprémaciste qui impose le discours de l’idéologie de genre.
Rocio Monasterio, dirigeante de Vox à Madrid
La dirigeante madrilène de Vox Rocio Monasterio imitant Rosie-la-riveteuse, icône populaire de la culture américaine symbolisant les six millions de femmes qui travaillèrent dans l’industrie de l’armement durant la Seconde Guerre mondiale.<br />
<sub>(capture d'écran de son compte Tweeter)</sub>
La dirigeante madrilène de Vox Rocio Monasterio imitant Rosie-la-riveteuse, icône populaire de la culture américaine symbolisant les six millions de femmes qui travaillèrent dans l’industrie de l’armement durant la Seconde Guerre mondiale.
(capture d'écran de son compte Tweeter)

Dirigeante de Vox à Madrid, 44 ans, architecte, Rocio Monasterio ne craint pas même de se déclarer féministe. « Je suis avec ces femmes qui se sont vraiment battues pour la liberté de tous, affirme-t-elle dans un entretien au quotidien El Mundo.

Aujourd’hui, il existe un certain féminisme suprémaciste qui impose le discours de l’idéologie de genre  (…) Même si nous devons continuer à nous battre dans certains domaines comme la maternité pour ne pas faire l’objet de discriminations, nous n’avons pas besoin que l’État nous traite comme si nous étions faibles. » Elle dénonce les politiques de quotas « humiliantes » pratiquées en Espagne qui, selon elle, « nous font parvenir à la télévision par le fait d’être une femme ».

Avec son parti, Rocio Monasterio met en doute les statistiques officielles sur les violences faites aux femmes. Celles-ci indiquent que depuis 2003, 972 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en Espagne, dont 44 en 2018.

« Il existe une violence et un mépris spécifiques contre les femmes et les filles dans le monde entier, ça s'appelle le machisme et le patriarcat. Personne ne peut masquer cette réalité », a tweeté Carmen Calvo, vice-présidente du gouvernement socialiste de Pedro Sanchez.

Fin de manche

Provocation ou ballon d’essai, l’offensive de Vox sur le sujet met un instant en péril l’alliance des droites andalouses. Embarrassé, le chef du Parti Populaire Pablo Casado se dit prêt à étendre aux hommes les aides aux victimes de violences domestiques.

Lutter contre les violences faites aux femmes est pour nous une obligation.
Albert Rivera, président du mouvement Ciudadanos

En quête d’une reconnaissance européenne, Ciudadanos mesure davantage le danger politique d’un infléchissement aussi voyant : « Lutter contre les violences faites aux femmes est pour nous une obligation », déclare son président Albert Rivera.

Tweet annonçant l'accord du 9 janvier entre le PP et Vox<br />
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Tweet annonçant l'accord du 9 janvier entre le PP et Vox
(capture d'écran)

Après tergiversations, c’est finalement cette position qui prévaut. Ce 9 janvier, Parti Populaire et Ciudadanos d'une part, Parti Populaire et Vox d'autre part parviennent à un accord. Au programme : la lutte contre l’immigration, la défense de la tauromachie ou celle de la Semaine sainte.

Des femmes, il n’est plus question. Après Ciudadanos, Vox promet de voter néanmoins le 16 janvier prochain pour porter à la tête de l’Andalousie Manuel Moreno, candidat du PP. Observation de Santiago Abascal : l’accord permettra « d’appliquer une part importante du programme de Vox ».

Au vu des sondages qui, l’un après l’autre, confirment l’émergence de Vox sur la scène politique espagnole, il promet de nouvelles offensives sur de multiples terrains. L’appétit vient en mangeant et le sien est déjà considérable.