Terriennes

« WaW » : le chorégraphe belge Thierry Smits explore les 50 nuances du masculin-féminin

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©RTBF via TV5monde
Dans ce spectacle Waw, des footballeurs-danseurs vont à la recherche de leur féminité intérieure, et la trouvent.

Virilité, féminité, une part de féminin dans chaque homme ? Comme avec les mots ou les clichés, Thierry Smits joue avec les corps ... masculins. Dans son dernier spectacle baptisé WaW, acronyme de We are Women, le chorégraphe belge mélange les codes du genre, les secoue vivement et nous offre un cocktail sous forme de performance à la fois politique, populaire et féministe.

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Sur scène, onze hommes. En ces temps de Mondial de football en Russie, on pourrait y voir un tâcle quelque peu provocateur, même s'il est dû au hasard du calendrier comme nous le dira un peu plus tard Thierry Smits, le créateur de ce spectacle...

Tous des femmes ?

Les onze footballeurs-danseurs de Waw, à l'issue d'un match , s'apprêtent à jouer une autre rencontre, face ou avec leur féminité...
Les onze footballeurs-danseurs de Waw, à l'issue d'un match , s'apprêtent à jouer une autre rencontre, face ou avec leur féminité...
©Hichem Dahes
Chaussettes collées aux mollets, et maillot sang et noir des Diables rouges (l’équipe nationale de football belge, ndlr) sur le dos, les onze footballeurs-danseurs entrent en piste, où plutôt sortent du stade. Ambiance fin de match. Encore gonflés de testostérone, galvanisés par une victoire imaginaire, les voici réunis comme un seul homme dans un décor de vestiaires.

Univers intimiste, on y respire presque des embruns de sueur, humidité et promiscuité se prêtent naturellement à l'exhibition des corps dénudés, muscles tendus sous la douche... Bref, lieu masculin s’il en est. Temple sacré de la virilité comme le hammam serait celui de la féminité.

Le coup de sifflet donné, ces 11 hommes vont jouer un tout autre match, face ou avec un adversaire peu habituel, dans un univers ambigu, au travers des méandres d’une identité aux contours flous, à la frontière du masculin et du féminin, ou bien mixant les deux à la fois, mettant à nu leur féminité intérieure ...
Jusqu'à devenir femmes.
 
Programmé pendant trois semaines au théatre Varia à Bruxelles, en ce mois de juin 2018, le spectacle a affiché complet chaque soir. Cette création originale et inédite se veut sans aucun doute politique, voire polémique et c’est ce que souhaitait engendrer son auteur : du débat, de la réflexion, et de la rencontre. De l’un.e vers l’autre, les un.e.s avec les autres, ou chacun.e avec soi même. 
 

Thierry Smits, chorégraphe anti-normes

Cela fait plus de 25 ans que cet artiste fait danser autour de plusieurs thématiques, sexes, sexualités, sacré et corps. Après avoir étudié la danse classique et moderne à Hasselt, Bruxelles et Paris, Thierry Smits danse pendant quelques années dans différentes compagnies et fait aussi l'expérience du cabaret. En 1990, il fonde à Bruxelles, Thor, sa compagnie de danse au sein de laquelle il signe près de 17 créations. Ses œuvres ont été couronnées par plusieurs récompenses, V. Nightmares en 2008 a reçu  le prix de la Critique du meilleur spectacle de danse décerné par la presse culturelle francophone de Belgique. Des spectacles forts, percutants connus aussi bien sur la scène nationale belge qu’internationale. Thierry Smits nous en dit plus sur la genèse de sa dernière création.

L’idée était de faire évoluer une communauté de "mecs" vers une communauté de femmes
Thierry Smits, chorégraphe

Thierry Smits, chorégraphe et porteur de messages.
Thierry Smits, chorégraphe et porteur de messages.
©capture Facebook


Terriennes : comment vous est venue cette idée de spectacle, et pourquoi avoir choisi de faire de vos danseurs des footballeurs… Un pied de nez à la Coupe du monde ?

Thierry Smits : Au départ, l’idée était de faire évoluer une communauté de "mecs" vers une communauté de femmes, on n’avait pas envie de travailler avec une communauté de militaires ou d’un groupement de gens ayant une autorité quelconque sur quelqu’un d’autre. On voulait en même temps quelque chose qui soit universel, et donc on s’est dit et bien on va prendre une équipe de foot. Moi j’ignorais qu’on allait arriver juste avant le Mondial, c’est un pur hasard. Comme c’est un hasard que ce spectacle intervienne dans le contexte des mouvements #MeToo ou #Balancetonporc, l’idée du spectacle m’est venue de manière totalement intuitive en novembre 2016.
 
Comment avez vous travaillé avec vos danseurs pour les amener vers cette féminité ?

Thierry Smits : Comme matière théorique, les danseurs ont eu droit à trois conférences. Trois gynécologues sont venus expliquer dans nos studios ce qu’était le corps féminin, depuis la naissance, en passant par la puberté jusqu’à la ménopause, en parlant aussi bien de l’avortement que des mutilations génitales féminines. Ensuite, c’est une historienne d’art qui a emmené la troupe au Musée des Arts royaux pour montrer l’utilisation du corps de la femme dans l’art,  ou plutôt sa non représentation. Enfin une troisième intervenante, une sociologue du genre, est venue parler du genre.


Dans un processus de théâtralisation, on est obligé de passer par certains stéréotypes. (...) Mais à aucun moment et d’aucune manière, on n’a voulu offenser qui que ce soit, en tout cas de manière consciente.
Thierry Smits

Malgré toute cette préparation, vous n’avez pas eu peur de grossir les traits, de caricaturer, de tomber dans le cliché ? 

Thierry Smits : Justement, on retrouve ces clichés et ces stéréotypes dans ce spectacle. C’est volontaire. Ce n’est pas anodin. Quand de jeunes gens cherchent leur identité à l’adolescence, et voudraient devenir un garçon s’ils sont une fille et inversement, ils vont utiliser ce genre de clichés. Pour devenir ce qu’ils sont ou veulent vraiment être. Pour faire la même chose dans un processus de théâtralisation, on est obligé de passer par certains stéréotypes. En même temps, Judith Butler (> philosophe, écrivaine américaine âgée aujourd'hui de 62 ans, dont les travaux ont constitué un apport majeur dans le champ des études féministes et queer, ndlr) a écrit « Le genre est une performance », donc on ne s’est pas gêné ! Mais à aucun moment et d’aucune manière, on n’a voulu offenser qui que ce soit, en tout cas de manière consciente. Qu’est ce qui est offensant, qu’est-ce qui ne l’est pas aujourd’hui ? C’est tellement compliqué. En tout cas pendant toute la préparation du spectacle on s’est posé la question de ce qu’étaient nos limites. Et cela a provoqué beaucoup de débat en interne.

"<em>Le genre est une performance ! </em>selon Judith Butler, alors on ne s'est pas gêné ", nous dit Thierry Smits, chorégraphe et créateur de Waw.
"Le genre est une performance ! selon Judith Butler, alors on ne s'est pas gêné ", nous dit Thierry Smits, chorégraphe et créateur de Waw.
©Hichem Dahes

Sachant que l’équipe est composée de 11 garçons venant de pays différents, pays du sud, du nord, de cultures extrêmement variées, chacun a travaillé sur ce qui pourrait être selon lui sa femme intérieure. On a voulu garder cette diversité, on a trouvé cela extrêmement important, et surtout ne pas exclure certaines identités, au contraire on les a cultivées. Il faut savoir que la diversité sexuelle dans le groupe est elle aussi très différente. Il y a des hétéros, des gays, effectivement il y a des garçons plus efféminés que d’autres et nous n’avons pas voulu gommer ce maniérisme féminin, car on est déjà dans une époque où l’on subdivise en petites cases, où la censure revient. Par exemple dans la communauté gay, il y a toujours ce truc de "follophobie", la peur de la "folle", comme si cela n’avait pas le droit d’exister. Et bien nous, on dit : il y a la place pour tout le monde.
 
De la place pour tout le monde, vraiment ? Il n’y a pas de femmes dans le spectacle, pourquoi ?
 
Thierry Smits : C’est vrai. Il faut savoir que la génèse de ce spectacle remonte en fait à la création précédente, Anima ardens, qui est fortement masculine, c’est la force mâle dans toute sa splendeur qui est mise en avant sur scène. Ma proposition vis-à-vis du groupe, c’était justement  de dire, bon on vient de faire ça, est-ce que maintenant ce ne serait pas intéressant de travailler sur l’opposé total, travaillons sur l’autre genre !


Bien-sûr, on s’attendait à ce que ça fasse parler. Un gars qui fait un spectacle sur la féminité avec que des « mecs », on imaginait bien que ça susciterait des réactions.
Thierry Smits

Comment a réagi le public, quel accueil avez-vous reçu ?
 
Thierry Smits : Ce spectacle a généré du débat et de la polémique, il a eu aussi rencontré un vrai succès populaire, avec près de 4 500 spectateurs au total au cours de ces trois semaines de représentation, chacune affichait complet. C’est la réussite de ce spectacle. Je me dis qu’on a touché quelque chose d’actuel et sensible. Bien-sûr, on s’attendait à ce que ça fasse parler. Un gars qui fait un spectacle sur la féminité avec que des « mecs », on imaginait bien que ça susciterait des réactions, comme celle d’une journaliste qui a dit ironiquement, « C’est pas comme si un blanc qui fait un film sur la condition des noirs. » 

© Hichem Dahes
Il y a eu aussi des réactions notamment autour d’une scène où l’on reproduit une « casserolade », inspirée des manifs des femmes de la place de Mai qui défilaient au son des casseroles. Alors il faut rappeller comme je l’ai déjà dit qu’on travaillait sur les clichés masculins, sur lesquels on a eu beaucoup moins de réactions d’ailleurs… Il y a une scène de harcèlement, suivie d’une autre de tristesse et de rires qui tourne ensuite à une scène d’"empouvoirement", on a des éléments inspirés des menstruations, de l’avortement, symbolisé  avec des cintres. Certaines femmes du public n’ont pas apprécié les casseroles et ce que cela peut leur évoquer. D'autres ont aussi réagi lors du final où les danseurs se transforment en sorcières à couronnes à fleurs enfourchant des balais. 
 
Commentaire trouvé sur la page Facebook de la compagnie Thor.
Commentaire trouvé sur la page Facebook de la compagnie Thor.
©capture d'écran

Où se situe notre part de féminité et comment nous les hommes si nous étions femmes, on l’expierait. Le message, pour moi c’est un message d’acceptation de la diversité.
Thierry Smits

Diriez-vous que votre spectacle est féministe ?

Thierry Smits : Sous certains aspects certainement. Si j’utilise la définition du féminisme faite par Angela Davis, dans les interviews qu’elle a données récemment. (Retrouvez notre article >Angela Davis en France pour évoquer son "héritage" de Mai 68 ) Si être féministe c’est comme elle le dit, être antiraciste, anti-islamophobe, anti-discrimination de genre et même anti-capitaliste, le spectacle l’est, il va même au-delà de ça ! C’est un spectacle sous forme de comédie musicale populaire, avec des éléments d’humour, d’émotion, et c’est grand public. Où se situe notre part de féminité et comment nous les hommes si nous étions femmes, on l’expierait. Le message, pour moi c’est un message d’acceptation de la diversité.

Les danseurs de WaW reprennent à leur compte les accessoires des sorcières, des balais dans une danse-transe finale.
Les danseurs de WaW reprennent à leur compte les accessoires des sorcières, des balais dans une danse-transe finale.
© Hichem Dahes
Pourrait on imaginer un WaM, Were are Men, dans lequel des danseuses exploreraient leur part de masculinité ?

Thierry Smits : Ce serait bien-sûr intéressant. Des comédiennes sont venues me voir après le spectacle en me disant, s’il fallait que je trouve mon côté masculin, je ne saurais pas le faire ! Après, est-ce que ce serait plus compliqué ? Je ne le pense pas. Pour l’instant ce n’est pas programmé, mais pourquoi pas !
 
Retrouvez tout le calendrier de la compagnie Thor sur sa page Facebook, un autre spectacle de Thierry Smits, Anima ardens, est programmé au Festival OFF d'Avignon, au mois de juillet 2018 à La Manufacture.
Waw sera à nouveau en scène à la rentrée en septembre à Bruxelles.