Terriennes

Zimbabwe : des milliers d'infirmières réclament un meilleur salaire, elles sont licenciées

Photo d'archive, manifestation de novembre 2008.
Photo d'archive, manifestation de novembre 2008.
© AP Images

Le gouvernement zimbabwéen l'a annoncé dans un communiqué mardi 17 avril 2018 dans la soirée : les infirmières en grève, qui réclamaient de meilleures conditions salariales, sont toutes licenciées. Les concernées ont affirmé dans un communiqué en retour que leur mouvement de lutte continue et qu'elles n'ont pas reçu d'avis de licenciement.

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Elles voulaient obtenir de meilleures conditions salariales, le gouvernement les renvoie : la situation des infirmières au Zimbabwe est pour le moins absconse. Plus de 10 000 infirmières se sont mises en grève à la mi-avril 2018. Une protestation qui suivait de quelques semaines celles des médecins.

Pendant près d'un mois, les docteurs zimbabwéeens avaient interrompu leur activité pour faire valoir leurs revendications. Le 1er avril 2018, leur mouvement s'est arrêté : ils ont obtenu une augmentation de salaire pour les astreintes et permanences de nuit selon le Sunday Mail. Si leurs autres revendications n'ont pas été satisfaites, ils ont tout de même obtenu ce que demandent aujourd'hui les infirmières.

L'intérêt des patients et le motif politique

Pour justifier ce licenciement de masse, le vice-président Constantino Chiwenga évoque l'intérêt des patients : "Dans l'intérêt des patients et pour sauver des vies, le gouvernement a décidé de licencier toutes les infirmières en grève avec effet immédiat" affirmait-il dans un communiqué.

L'autre motif évoqué est l'aspect politique de la revendication des infirmières. Pour le vice-président, les infirmières sont "politiquement motivées". En clair, il insinue qu'elles sont affiliées à l'opposition et qu'elles tentent de déstabiliser le gouvernement de son successeur, Emmerson Mnangagwa. Une accusation réfutée par les infirmières.

Dans son communiqué, le vice-président du Zimbabwe Constantino Chiwenga qualifie cette grève de "déplorable" alors que le gouvernement a débloqué, selon lui, 17 millions de dollars de fonds pour améliorer les salaires du secteur hospitalier. Il annonce ensuite que pour remplacer les infirmières ainsi congédiées, seront embauchées des chômeuses, des jeunes diplômées et des retraitées payées avec les fonds évoqués plus haut. 

La contre-attaque des infirmières

Sur Twitter, les réactions ont fusé.  Comme celle de cet internaute qui s'interroge ironiquement : "Constantino  Chiwenga pens" peut-être que l'Association des infirmières et infirmiers du Zimbabwe se gère de la même façon que l'Armée nationale du Zimbabwe - par le commandement."
Et beaucoup ont souliné que les infirmières ne dépendent pas de l'autorité du vice-président mais du Health Service Board. D'autant que le porte-parole de l'association des infirmières du Zimbabwe (la ZNA), Enoch Dongo, confiait dans une interview à RFI qu'aucune des infirmières en grève n'avait reçu de courrier de licenciement.

La ZNA a donc rédigé un communiqué pour répondre à celui du vice-président. Si ce communiqué informe que l'association a "pris connaissance" de la déclaration de Constantino Chiwenga, il maintient dans le même temps la grève. Quant aux 17 millions de dollars, la ZNA affirme qu'ils sont en fait un règlement d'arriérés datant de 2010. Et d'ajouter que l'association est dans l'incapacité de confirmer si le ministère de la Santé a bien reçu récemment cette somme.

Le secteur hospitalier au Zimbabwe, toute une histoire

Les conditions de travail difficiles des infirmières au Zimbabwe n'ont rien de nouveau. Sous la direction de l'ancien président, Robert Mugabe, l'état du service public s'est fortement dégradé en 37 ans. En octobre 2017, il avait été nommé ambassadeur de l'OMS et quatre jours plus tard, devant le tollé général face à cette annonce, l'organisation lui avait retiré son titre.

Car au Zimbabwe, la plupart des hôpitaux manquent de médicaments et d'équipements ; régulièrement, les salaires des infirmières et des médecins ne sont pas versés. C'était d'ailleurs cette réalité, inchangée depuis l'arrivée au pouvoir d'Emmerson Mnangagwa, qui a poussé les médecins dans la rue. Après qu'ils aient obtenus, pour eux-mêmes, une augmentation, les infirmières ont donc suivi la même démarche... Mais il semble que le gouvernement du Zimbabwe soit plus ouvert à la discussion quand il s'adresse à des hommes...

Trois questions à Marie-Roger Biloa, directrice du mensuel Africa International :

Marie-Roger Biloa
Marie-Roger Biloa
© Facebook/ Africa-international Newlook
Ces femmes  sont beaucoup plus vulnérables et le gouvernement les pense plus facile à impressionner
Marie-Roger Biloa, Africa International

Terriennes : Comment expliquez-vous que les médecins aient obtenu gain de cause et que les infirmières soient renvoyées pour des demandes similaires ?

Marie-Roger Biloa : J'y vois deux raisons. La première tient au statut des médecins : les 'docteurs' sont apparemment plus importants, plus titrés et ils bénéficient d'une meilleure place dans l'échelle sociale. La deuxième, c'est qu'ils sont des hommes. Si en Occident, ce n'est pas le cas, en Afrique, les docteurs sont majoritairement des hommes et les infirmières globalement des femmes. Et ces femmes ont un statut nettement inférieur, elles sont beaucoup plus vulnérables et le gouvernement les pense plus facile à impressionner. Le vice-président pense que, parce que ce sont des femmes, il sera plus facile de casser ce mouvement social en les menaçant et en les jetant comme si elles n'étaient toutes que des éléments interchangeables. Il y a donc une double problématique, celle de la position sociale, de la classe sociale même et celle du genre.

Le vice-président annonce qu'il veut recruter des chômeuses et des retraitées. Concrètement, peut-il mettre en place cette annonce ?

Marie-Roger Biloa : En théorie, oui. Il faut bien comprendre que, dans les pays africains, ce n'est pas comme en Europe, la retraite est vécue comme une sanction, comme une déchéance. Une sanction nécessaire parce qu'on n'a pas trop le choix mais les gens préfèrent travailler parce que l'écart financier entre les salaires et les pensions de retraites est énorme ! Donc c'est tout à fait possible mais il faut ensuite voir si il y a suffisamment de retraitées pour remplacer celles qui sont actuellement en poste. D'autant que le vice-président veut recruter des chômeuses mais il n'y a pas beaucoup d'infirmières au chômage au Zimbabwe. Comme la population augmente, le besoin de personnel hospitalier grandit aussi et souvent, si les infirmières ne sont pas embauchées, cela tient à des questions de budget et non pas de demande. Mais ce qui se joue aussi, au-delà de la pression que le gouvernement impose sur la partie la plus vulnérable de la population, c'est aussi un enjeu électoral. Le Zimbabwe est en pleine période électorale et Emmerson Mnangagwa veut imprimer sa marque face à l'opposition. Donc les infirmières ont été accusées de faire le jeu de l'opposition, d'être instrumentalisées par l'opposition. Le gouvernement joue la carte de la fermeté pour ne pas laisser à penser qu'il craint l'opposition.

Dans ce contexte, les revendications des infirmières ont-elles une chance d'aboutir ou est-ce que c'est un combat perdu d'avance ?

Marie-Roger Biloa : Alors c'est difficile à prévoir mais on le saura très rapidement. Il faut bien voir que c'est un vrai bras de fer : les infirmières maintiennent la grève malgré le communiqué radical du vice-président. Ça implique qu'elles considèrent qu'il n'y a, à l'heure actuelle au Zimbabwe, pas assez d'infirmières en inactivité pour les remplacer. Donc cette mesure annoncée par le gouvernement serait une posture de négociation et les infirmières misent là-dessus. En allant plus loin, elles misent aussi sur la difficulté liée à la réorganisation du service public après qu'elles soient toutes renvoyées. Car c'est une chose de vouloir renvoyer tout le monde et de les remplacer ensuite mais pendant ce temps, les hôpitaux ne pourraient pas fonctionner ! Et une fois les personnes recrutées et en activité, il faudrait réorganiser le travail dans ces hôpitaux : il est plus simple d'arrêter une grève et de faire retourner les gens déjà à leur travail dès le lendemain. Il y a peut-être des négociations en coulisse et on pourrait entendre d'un moment à l'autre l'annonce d'un accord entre le gouvernement et les infirmières ! Mais en attendant, chacun campe sur ses positions, on verra qui cédera en premier.